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Nigeria

[Chronique] Londres, objet de fascination des Nigérians

A Lagos, Londres est dans tous les esprits.
A Lagos, Londres est dans tous les esprits. DE
Texte par : Mandana Parsi
8 mn

A Lagos, la capitale anglaise reste un objet de fascination. Malgré les vicissitudes de l'Histoire, Londres demeure la ville qui fait battre le cœur de nombre de Lagotiens.

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Arsène Wenger. Que va devenir le mythique entraîneur d'Arsenal en poste depuis 1996 ? Quand l'Alsacien va-t-il partir vers de nouveaux horizons ? Cette question ne taraude pas seulement les buveurs de bière des pubs londoniens, elle passionne aussi à Lagos.

Dans la capitale économique du Nigeria, les dimanches sont savamment organisés. Les matinées sont données à Dieu et les après-midi aux dieux du ballon rond, plus précisément aux équipes de Premier League anglaise. Les affrontements verbaux entre les fans d'Arsenal et ceux de Chelsea sont légion. Même si ces temps-ci, les fans d'Arsenal adoptent un profil bas. On les reconnaît à leurs dos voûtés et à leurs yeux fiévreux. L'humiliation subie face au Bayern de Munich en Ligue des champions n'a rien amélioré à leur moral et à leur état mental.

Dans les rues de Lagos, des panneaux publicitaires rappellent que telle bière est la boisson officielle des Gunners, les joueurs d’Arsenal. Presque personne ne s'intéresse au championnat national nigérian. Pourquoi cette passion pour des équipes anglaises ? D'abord de grands joueurs nigérians ont brillé à Arsenal, notamment Nwankwo Kanu, qui appartient à la génération dorée des années 1990. Il avait, entre autres, remporté la médaille d'or lors des Jeux olympiques de 1996. D'autres joueurs noirs ont brillé à Arsenal, notamment le Français Thierry Henry. A Chelsea, l'Ivoirien Didier Drogba a longtemps été l'un des porte-étendards du club.

Education anglaise depuis trois générations

Mais plus qu'aux performances de ces équipes, le lien fort qui existe entre elles et le Nigeria tient sans doute au fait que ce sont des formations londoniennes. L'amour, comme souvent en football, demeure aussi une relation passionnelle avec une ville. Le Nigeria est indépendant depuis le 1er octobre 1960. Pourtant, Londres reste l'objet de toutes les fascinations. Les riches Lagotiens ou même les membres des classes moyennes envoient toujours leurs enfants en pension au Royaume-Uni, souvent dès l'âge de cinq ans. Ainsi, des familles de quatre ou cinq enfants – ce qui n'est pas rare au Nigeria – peuvent consacrer près de 100 000 euros par an à l'accomplissement de ce rêve.

La chute de la valeur de la naira, la monnaie nationale, au cours des derniers mois a été vécue comme un véritable drame par ces parents. Du jour au lendemain, l'addition en livres sterling avait doublé. Mais la grande majorité d'entre eux n'a pas renoncé à l'enseignement anglais. « Pour nous, c'est un devoir sacré de donner la meilleure éducation possible à nos enfants. Et cela passe par l'Angleterre », souligne Bukola, une mère de famille qui a envoyé ses quatre enfants étudier sur les bords de la Tamise.

Bien des Nigérians pratiquent cette éducation anglaise depuis trois générations. « Nos enfants se sentent aussi Anglais que Nigérians. Parfois même plus Anglais. La plupart du temps, ils ne parlent pas les langues locales. Ils ne peuvent pas s'exprimer en yorouba », souligne une mère de famille de Lagos.

Londres, la capitale du « tourisme médical » pour les Nigérians

La région de Lagos compte des centaines de milliers de binationaux. Pour eux, le shopping à Londres reste un « must ». Ils y ont leurs habitudes et n'ont pas de mal à se faire comprendre contrairement à ce qui peut arriver à Paris. Et puis à Londres, les commerçants savent que les Nigérians viennent là pour dépenser des grosses sommes. « L'accueil dans les boutiques est donc plus chaleureux qu'à Paris », note avec le sourire une pasionaria du shopping.

Les riches nigérians qui font leurs courses à Londres n'ont pas besoin de descendre à l'hôtel, ils possèdent bien souvent des pied-à-terre à Chelsea ou dans d'autres quartiers chics de la capitale britannique. Londres est aussi, pour eux, la capitale du « tourisme médical ». Ils viennent régulièrement s'y faire soigner. D'autant plus facilement qu'ils avouent bien volontiers ne faire aucune confiance au système hospitalier de leur pays d'origine. Dans ce pays de 190 millions d'habitants, il n'existe par exemple aucun hôpital où il soit possible de traiter un cancer. Le président Buhari vient lui-même d'effectuer un « séjour médical » de cinquante jours à Londres, alors même qu'il avait promis de mettre un terme à ces pratiques de « tourisme médical » qu'il juge coûteuses pour l'économie nationale.

Les vols Lagos-Londres sont toujours pleins. Longtemps, des Nigérianes voyageaient pendant les derniers jours de leur grossesse (grâce à un certificat médical falsifié) et accouchaient à leur arrivée à Londres. Leurs enfants obtenaient ainsi un titre de séjour. Le phénomène a été surnommé « Lagos babies » par les médias britanniques. Du coup, la législation britannique a été modifiée pour freiner ce phénomène.

« Nos yeux sont toujours braqués sur la Tamise »

A Lagos, tout ce qui se passe à Londres passionne. Ce n'est pas un hasard si le plus grand journal de la ville a choisi de s'appeler The Guardian. Le Nigeria possède aussi son Sun et son Mirror. Le grand quotidien économique Business Day publie chaque jour des pages entières avec des articles venus du Financial Times et de The Economist.

Mo Abudu, la reine des talk-shows nigérians, souvent présentée comme la « Oprah Winfrey » du Nigeria, est un bel exemple de cette influence made in England. Née à Londres, elle a été élevée dans le Kent jusqu'à l'âge de 12 ans. Elle s'exprime toujours avec un accent britannique, très « posh », ce qui ne joue pas peu dans son succès et dans la fascination qu'elle exerce. L'anglais de la BBC reste une référence au Nigeria. Dans les supermarchés nigérians, il n'est pas rare de croiser des jeunes femmes qui s'évertuent à parler avec un accent aussi britannique que possible. Même si le résultat n'est pas toujours à la hauteur de leurs efforts. « A Lagos, nous sommes beaucoup plus au fait de ce qui se passe à Londres qu'aux drames de l'Etat de Borno. Nos yeux sont toujours braqués sur la Tamise », note Jessica, étudiante à l'université de Lagos.

« Londres, c'est notre capitale de cœur et de portefeuille »

Le Brexit a provoqué de l'inquiétude. « Il est clair que ce vote est aussi un vote anti-immigré. Les centaines de milliers de Nigérians qui vivent dans le grand Londres pourraient un jour être aussi stigmatisés », souligne une enseignante nigériano-britannique. Mais il a aussi amusé sur les réseaux sociaux qui se sont moqués des Anglais.

« Les Britanniques n'arrêtent pas de nous dire que nous devons rester dans le Commonwelath parce que, unis, nous sommes plus forts. Et en même temps, ils décident de quitter l'Europe. Tout cela n'a aucun sens », estime Babatunde, étudiant en sciences politiques. A Lagos et au Nigeria en général, les Britanniques sont très peu présents. Bien moins qu'au Kenya, par exemple. Il est vrai que le Nigeria n'a jamais eu bonne presse en Grande-Bretagne. A l'époque coloniale, ce pays avait été surnommé « white men grave », la « tombe de l'homme blanc ». Mais les Britanniques n'ont pas besoin de se déplacer en masse au Nigeria pour y être très influents et pour y faire des affaires. C'est le Nigeria qui vient à eux. L'appel de Londres demeure plus fort que jamais.

Il est fort à parier qu'Arsène Wenger quittera Londres bien avant les Nigérians. « Nous sommes là pour rester. Londres, c'est notre capitale de cœur et de portefeuille, note Ifeomah Uche, une femme d'affaires de Lagos qui fait la navette entre les deux villes. C'est là que nous avons étudié et investi. Et puis c'est notre porte sur l'Europe et sur le monde. »

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