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Aéronautique

[Chronique] En Afrique, les mystères de l'ouest (aérien)

Un avion de la compagnie Arik Air.
Un avion de la compagnie Arik Air. Crédit : Biggerben/Wimedia Commons
Texte par : Mandana Parsi
10 mn

Dakar, Lagos. Deux grandes villes modernes d'Afrique de l'ouest. La quintessence de cette Afrique qui gagne, tant vantée par les médias occidentaux à longueur de colonnes. Dakar, vitrine avec Abidjan, de l'Afrique de l'ouest francophone. Lagos capitale économique de l'Afrique de l'ouest. La ville la plus peuplée d'Afrique. Vingt millions d'habitants. Dakar en compte à peine deux millions. Mais c'est une ville carrefour entre le Sahel et la savane, entre l'Occident et l'Afrique. A priori rien de ne devrait être plus simple que d'aller d'une ville à l'autre. A peine trois heures de vol séparent ces deux capitales incontournables d'Afrique de l'ouest. En réalité rien n'est plus compliqué.

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En Afrique de l'ouest, tout déplacement aérien relève du mystère insondable. La plus grande compagnie aérienne de la région, Arik, une entreprise nigériane est réputée pour ses retards « légendaires ». Pourtant, un Lagos-Dakar aller-retour coûte la « modique » somme de 800 euros. Celui qui voudrait éviter la compagnie de sinistre réputation pourrait recourir aux services de Gambia bird, une société gambienne qui n'est pas homologuée par IATA (Association internationale du transport aérien). En clair, ses vols ne sont pas certifiés conformes aux normes de sécurité internationale. Ce qui n'est guère rassurant.

Dès lors, nombre de passagers se résolvent à utiliser Arik pour se rendre à Dakar. Une expérience qu'ils ne sont pas prêts d'oublier. La première fois que je m'y suis livré, je devais décoller à dix heures du matin. Après plus de dix heures d'attente dans une aile non climatisée de l'aéroport de Lagos, on m'a annoncé à 23 heures que le vol était reporté au lendemain matin. Personne ne se préoccupe de savoir ce qu'il va advenir des passagers pendant la nuit, ce qui pose un problème important de sécurité dans l'aéroport de Lagos dont les environs sont réputés peu sûrs au milieu de la nuit.

Au cours de la journée, tous mes efforts pour savoir quand l'avion allait atterrir à Dakar se sont heurtés à l'incompréhension des employés d'Arik. L'un d'eux pourtant au guichet à destination de Dakar m'a répondu « Comment voulez-vous que nous sachions quand les avions arrivent à Dakar puisque nous n'y sommes jamais allés ? » (sic). Le lendemain, l'attente reprend toute la journée dans la même aile non climatisée de l'aéroport. Je commence à bien la connaître puisque j'y suis depuis 48 heures. A 22 heures toujours aucun signe de décollage.

Une totale confusion règne

Aucun vol d'Arik n'est annoncé. Une rumeur nous apprend qu'un avion d'Arik pourrait s'envoler pour Accra. Renseignement pris auprès du personnel d'Arik. « Cet avion qui se rend à Accra pourrait bien aller par la suite à Dakar ». D'autres employés d'Arik nous affirment le contraire. « Attention si vous montez dans cet avion, vous allez vous retrouver perdu dans l'aéroport d'Accra. Et personne ne va vous transporter à Dakar ».

Pendant plusieurs heures, les personnels d'Arik se disputent avec un pilote. Certains lui intiment l'ordre d'aller à Accra. D'autres d'aller à Dakar. Finalement, le pilote se rend à Accra. Sans nous. A deux heures du matin, alors que nous n'y croyons plus, d'autres passagers ont la gentillesse de nous réveiller. Un avion va bientôt partir pour Dakar. En effet, une heure plus tard, un vol part en effet à destination de la capitale sénégalaise et il y atterrit même à notre grand joie.

La joie est cependant de courte durée. A Dakar, nous apprenons que nos bagages ont disparu. Ils sont partis à Accra. Il faudra une bonne semaine pour les récupérer. Le vol retour sera plus éprouvant encore. Le vol décolle bien de Dakar, mais à la surprise générale, il atterrit à Accra et non à Lagos. Une partie du personnel d'Arik nous intime l'ordre de quitter l'avion. Un nombre égal d'employés d'Arik nous donne l'ordre inverse. Finalement, c'est « l'option descente » qui l'emporte. Nous quittons l'avion. Mais là, surprise. Le personnel de l'aéroport refuse de nous faire entrer dans l'enceinte. Il semble que nous n'ayons pas d'autorisation en bonne et due forme pour atterrir. Nous errons entre deux aérogares pendant plus d'une heure. Aucun personnel d'Arik à l'horizon. Finalement, une jeune femme nous explique qu'elle va tenter de nous faire entrer dans l'aéroport.

Les passagers sont au bord des larmes. Après d'âpres négociations nous réussissons à franchir un premier sas. Puis un deuxième. Finalement, une employée de l'aéroport vend la mèche. « Votre bienfaitrice est en fait une employée d'Arik », dit-elle. A l'énoncé du nom de la compagnie honnie, le sang des passagers se glace. La jeune femme apeurée croise le regard courroucé des passagers. Elle prend peur. Et elle a bien raison de paniquer...

Quand les passagers passent leurs nerfs sur les employés

Les nerfs lâchent après ces épreuves à répétition. « La traîtresse. Je vais la tabasser ! », hurle une passagère ivre de rage. Deux autres passagères nigérianes se ruent sur la jeune femme pour la frapper. Du personnel de l'aéroport s'interpose pour protéger l'intégrité physique de la jeune femme. Après quelques minutes pendant lesquelles on a apprécié l'aspect burlesque de la scène, on se demande tout de même si tout cela est bien raisonnable.

Est-il normal de vendre plus de 800 euros des billets qui nous amènent à voyager dans des conditions pareilles ? Les passagers hésitent entre la colère, le rire et les larmes. Il faut reconnaître que la capacité de résilience des Nigérians est stupéfiante. Quelqu'un qui a survécu à un vol Arik peut s'adapter et vivre partout dans le monde. Pas étonnant que l'on trouve des Nigérians aux quatre coins de la planète ; de l'Islande à la Pentagonie en passant par la Chine.

J'en suis à ce stade de mes réflexions philosophiques - c'est l'avantage des vols Arik on a énormément de temps pour réfléchir - lorsqu'un nouveau dilemme surgit : où allons nous ? C'est quoi le prochain voyage ? J'ai acheté un billet Dakar-Lagos. Mais l'idée que j'effectue ce voyage ne semble pas aller de soi. Un grand nombre de passagers sont d'avis qu'il serait mieux que l'avion aille non pas à Lagos mais à Abuja. Il semble qu'ils aient pas mal de choses à faire dans cette ville qui se trouve à 700 kilomètres de Lagos.

Ce serait plus pratique pour eux si nous allions à Abuja. Je suis sur le point d'intervenir dans la conversation avec le personnel Arik qui a miraculeusement refait son apparition, mais je renonce. Rien ne sert d'affronter le courant. Je laisse une trentaine de passagers copieusement s'insulter. Je suis, semble-t-il, le seul à m'étonner que nous puissions décider maintenant de notre destination finale. J'ai l'étrange habitude de connaître - en théorie - ma destination finale avant de monter dans l'avion.

Du grand art

Comment juger de la prestation de cette compagnie ? S'il s'agit d'une prestation commerciale classique, il faut reconnaître qu'elle est plutôt ratée. Mais s'il s'agit d'un happening, là, tout change. Ça relève du grand art. Après quoi il est décidé que finalement l'avion va plutôt se rendre à Lagos. En fait, ce vol est mieux organisé qu'il n'y paraît. Il semble que je sois destiné à me rendre au final à la destination escomptée.
Il serait injuste d'accabler cette seule compagnie. Elle a le mérite de la constance dans l'inconstance. Elle ne s'excuse jamais. Comment peut-on reprocher à quelqu'un qui ne ne vous à rien promis de ne pas tenir ses promesses ?

En prenant des vols de Lagos à Cotonou, même constat. Les vols d'Arik ne sont pas affichés et ils sont aussi souvent annulés. S'ils sont trop peu remplis, donc trop peu rentables, ils sont annulés sans crier gare. Curieusement sur le marché intérieur nigérian, cette compagnie possède une bien meilleure réputation. Elle traite mieux ses passagers au Nigeria que sur la côtière Dakar-Lagos. Il est vrai que la concurrence est féroce sur le marché nigérian. Plus d'une dizaine de compagnies s'y affrontent quotidiennement.

Plutôt que d'accabler une compagnie qui a le mérite d'exister, posons-nous la question : comment en sommes nous arrivés là ? Pourquoi est-il si difficile encore aujourd'hui de voyager de Lagos à Dakar ? Après cette expérience, j'ai repris les bonnes vieilles méthodes. J'ai effectué un Lagos-Paris-Dakar. Tout voyageur régulier en Afrique de l'ouest sait qu'il est souvent beaucoup plus simple de transiter par l'Europe pour se rendre d'une ville ouest-africaine à une autre.

Des progrès sont nécessaires

Comment développer les échanges culturels et économiques tant qu'il en ira ainsi. D'aucuns ont des rêves grandioses. Les Ouest-Africains ne demandent pas la lune. Juste la possibilité de pouvoir voyager dans des conditions normales d'une capitale à une autre. La compagnie qui rendra ce service fera bien des heureux. Air Côte d'Ivoire offre désormais des vols Dakar-Abidjan-Lagos.

L'autre jour, j'attendais à Lagos des passagers en provenance de Dakar. Oh miracle, l'avion est bel et bien arrivé presque à l'heure sans que personne n'ait pris la peine de nous en avertir. Les Nigérians présents sur le vol ont rapidement quitté l'aéroport. Mais un vent de panique s'est répandu. Les passagers francophones avaient disparu. Où avaient-ils bien pu passer ? Avaient-ils été enlevés à leur sortie de l'aéroport ?

Pendant près de deux heures, aucune nouvelle d'eux. Au final, ils étaient bloqués dans un « faux coin » de l'aéroport. Les services de l'immigration étant à court de fiches de renseignements, ils avaient trouvé judicieux de les maintenir en « quarantaine ». A défaut d'être entièrement climatisé, l'aéroport de Lagos possède un atout majeur. Une devise non écrite. Nul besoin de l'inscrire au frontispice. Tout le monde l'a en tête. A l'aéroport de Lagos, tu perdras du temps, de l'énergie et de l'argent. Tu souffriras sang et eau. Mais jamais au grand jamais tu ne t'ennuieras.

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