Littérature / Tchad

Les mots de Nimrod, poète «qui a dompté le tigre»

Poète tchadien, Nimrod a reçu de nombreux prix, dont le Prix Max Jacob en 2011 pour son anthologie « Babel, Babylones »
Poète tchadien, Nimrod a reçu de nombreux prix, dont le Prix Max Jacob en 2011 pour son anthologie « Babel, Babylones » Marc Melki

C’est à son père, pasteur luthérien, que le Tchadien Nimrod Bena Djangrang doit son prénom aux résonances bibliques. «—Nimrod—» qui signifie «—celui qui a vaincu le léopard—» est devenu, chemin faisant, le pseudonyme de cet écrivain au verbe haut et sensuel. Poète, romancier et essayiste, l'homme a dû quitter son pays natal à l’âge de 25 ans, fuyant les turbulences de la guerre civile. Après un premier volume de poésies intitulé Pierre, poussière (Editions Obsidiane 1989), qui l’a fait connaître, ce natif de Koyom, dans le sud du Tchad, a publié d’autres recueils de poésies, mais aussi des romans intensément lyriques, rythmés par les souvenirs du pays et du passé. Portrait impressionniste de l’auteur tchadien qui évoque son parcours d’écrivain et d’homme privé, en partant des mots et des expressions puisés dans une «—bio-bibliographie—» peu commune.

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(L') Afrique qui vient ?

Difficile pour l’exilé que je suis d’en prendre la juste mesure. Mais quand on est trop près, on est ébloui. Quand on est trop loin, notre jugement bute à quelques crêtes.

Alice ?

Personnage-titre de mon premier roman. Par lui, les éditions Actes Sud me donnent accès au grand public.

Amiens ?

La capitale picarde, hormis sa majestueuse éminence qu’est la cathédrale, est comparable à la platitude des terres tchadiennes   l’humidité et la brume en supplément.

Babel ?

Initialement, je voulais narrer l’histoire de Nimrod, l’architecte de la tour de Babel. À l’arrivée, j’ai écrit Babel, Babylone, l’histoire de mon quartier d’enfance en proie aux sacs plastiques.

Départ ?

Avec Les jambes d’Alice, ce récit autobiographique constitue sans doute l’un des textes les plus transparents que j’ai écrits.

(L') Étoile du pêcheur ?

C’est évidemment l’étoile Polaire ! Avec quelque entraînement, j’arrivais à anticiper son lever, tout adolescent que j’étais, pour accompagner mon père à la pêche.

(Les) Évangiles ?

Ils ont été mon syllabaire. Comme tous les enfants de pasteurs protestants   c’est le cas de Nietzsche ou de Brecht  , je les cite plus volontiers que les philosophes ou les poètes.

(Le) Français ?

C’est ma langue maternelle désormais, mon passeport pour le monde. Pour le ressortissant tchadien que je suis, c’est tout de même un appauvrissement, car je viens d’un pays-Babel !

(La) Guerre ?

Avec le recul, j’ai souffert du désastre qui symbolise le plus spectaculairement l’Afrique.

(L') Homme du nord ?

L’écriture a fait de moi un homme du nord. En cela j’inaugure une tradition que j’aimerais offrir à la méditation de jeunes tchadiens.(L')

(L') Inspiration ?

Il y a encore en moi tant de choses dont je n’accoucherai pas, faute d’énergie et de temps.

(L') Ivresse rimbaldienne

Ce poème est une commande de la Maison Arthur Rimbaud à Charleville-Mézières. Senghor dit de l’auteur d’Une saison en enfer : « C’est Rimbaud qui, le premier [a fait du] discours cadencé […] un délire, mais chanté ».

(Les) Jambes des filles

Hymne à la beauté ! C’est d’autant plus saisissant dans un pays à soldats ! Au-delà de sa beauté, la femme nous sauve par la plasticité qui est inscrite à même son corps.

Kim

Ma chère tribu, obnubilée tout ensemble par sa minorité et la fierté attachée à son instinct de survie, qui partage les mêmes œillères que tous les Tchadiens.

Koyom

C’est un vertige sans commune mesure de se retrouver dans son village comme premier poste d’enseignant, au cœur de la guerre, au milieu d’anciens qui vous ont vu naître…

(Vos) Lectures

J’ai lu avant de savoir lire pour la raison bien simple que j’absorbais les sermons de mon père pasteur ! Mes pseudo-lectures commencent avec les textes les plus difficiles. Je m’étonne d’être devenu poète !

(La) Littérature tchadienne

Elle n’existe pas encore et si elle devait naître dans les 20 ans à venir, elle serait l’œuvre des exilés, car l’école est un vrai désastre dans mon pays.

(Votre) mère

Elle s’en est allée l’an dernier à 82 ans. J’étais là, je lui ai tenu la main. Elle est dans mon œuvre ; je ne trouve pas encore de mots pour lui dire adieu.

Nimrod

Ce prénom biblique que m’a donné mon père est une invention insensée ! Somme toute, j’ai bien fait de l’imposer comme mon nom d’écrivain.

(Le) Panafricanisme

L’Afrique et l’Europe, deux vieux continents, peinent à s’unir face aux États-Unis, et ce n’est pas pour les mêmes raisons.

(Vos) Parents

Ils me navrent. Comme Nietzsche, je les imagine volontiers faisant de leur détresse un potentiel créatif, mais ce don n’appartient qu’aux poètes.

(Votre) père

Les jeunes filles qui dans Les jambes d’Alice lévitent au-dessus de la poussière ont l’élégance de mon père. L’une des fascinations que je lui porte vient aussi de là.

(J'aurais un) Royaume en bois flottés

C’est une autocitation dont le sens se réverbère. Mon enfance sur le Chari contemplait la dérive des bois remontant du Moyen-Chari pour alimenter la capitale.

Senghor et Glissant

Je dois tout à Senghor et les poètes africains gagneraient à lire Le sel noir d’Édouard Glissant, un chef-d’œuvre.

Tibesti

Je ne sais si je le visiterai un jour…


Lire Nimrod (sélection)

« J’aurais un royaume en bois flottés » est le titre de l’anthologie composée d’extraits de poèmes de Nimrod (1989-2016), qui vient de paraître dans la prestigieuse collection « Poésie/Gallimard ». Ce volume est la clef d’entrée dans l’oeuvre du Tchadien qui puise ses thématiques dans les saisons, les paysages et les drames humains, racontant en filigrane les turbulences de l’Afrique contemporaine.

"J'aurais un royaume en bois flottés" est le dernier recueil de Nimrod, dans la collection Poésie/Gallimard.
"J'aurais un royaume en bois flottés" est le dernier recueil de Nimrod, dans la collection Poésie/Gallimard. Gallimard

Poésie : Pierre, poussière (Obsidiane, 1989), Passages à l’infini (Obsidiane, 1999), En saison (Obsidiane, 2004), Babel, Babylone (Obsidiane, 2010), Sur les berges du Chari, district nord de la beauté (Bruno Doucey, 2016), J’aurais un royaume en bois flottés : Anthologie personnelle 1989-2016 (Poésie/Gallimard, 2017)

Romans/Récits : Les Jambes d’Alice (Actes Sud, 2001), Le Départ (Actes Sud, 2005), Le Bal des princes (Actes Sud, 2008), L’Or des rivières (Actes Sud, 2010), Un Balcon sur l’Algérois (Actes Sud, 2013), L’enfant n’est pas mort (Editions Bruno Doucey, 2017)

Essais : Tombeau de Léopold Sédar Senghor (Le Temps qu’il fait, 2003), La Nouvelle Chose française (Actes Sud, 2008), Visite à Aimé Césaire (Obsidiane, 2013).

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