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Portrait

Sophia Baraket, photoreporter: l’évidence d’un parcours

Sophia Baraket toujours voulu faire de la photo et du reportage. C’est un caractère.
Sophia Baraket toujours voulu faire de la photo et du reportage. C’est un caractère. DR
Texte par : Antoinette Delafin
11 mn

A La Rotonde de Stalingrad, à Paris, la dernière exposition de la photographe Sophia Baraket, Pride, vient d’être «décrochée». Mais un autre travail de la photoreporter qui a sillonné l’Afrique, de la Tunisie à l’Algérie, l’Egypte, le Mali, l’Ouganda, la RD-Congo ou encore le Kenya, sa série "Hammam", est programmé du 21 au 24 septembre à la Beyrouth Art Fair. Son happening sur le thème de la migration a également eu lieu cette année dans le cadre de la Biennale d’art contemporain de Jaou, avec la Fondation Lazar : " Un conteneur en bord de mer, avec un montage sonore et vidéo, pour recréer une sorte d’immersion, d’enfermement et de chaos, afin de faire revivre au public, ne serait-ce qu’un instant, l’enfer que peuvent vivre des milliers de migrants au quotidien", explique l'artiste. Rencontre avec une femme d’exception.

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Le vent bruisse dans les gréements des bateaux sagement arrimés le long du canal. Avant de rentrer sur Tunis, entre deux mariages chez des amis, Sophia Baraket nous rejoint au Paname, un café tranquille et branché du Quai de la Loire, désert en cette fin de matinée. Elle est vêtue d’un haut fleuri jaune, flottant sur une jupe ample. Son visage, tout en rondeur, est mangé par des yeux vifs, aussi tendres que perspicaces, et un sourire généreux.

Photo de famille

Quand on lui parle de ses racines, Sophia fait mine de se renfrogner. Née à Tunis, elle est issue d’une famille où la culture de l’image et la mémoire sont très présentes. Une mère éditrice de livres d’art. Un père qui « aimait les belles choses, un passionné d’art, assez esthète ». Et un grand-père traducteur qui tenait une agence de relations publiques. Elle ne l’a pas connu… « C’est juste que la présence de ses appareils photo chez mes parents, d’objets qui parlent de l’image, est ancrée quelque part dans mon inconscient. »

Impatiente de passer aux choses sérieuses, elle enchaîne : « Et puis bon, j’ai 34 ans. Je fais aussi partie de la première génération qui est passée de l’écrit à l’image, insiste-t-elle. Il y a un gap entre les années 1980 et 1990 ».

Sophia Baraket a très tôt été initiée aux meilleures sources. Après l’Ecole d’art et de design de Tunis, elle intègre la SPEOS, une école internationale de photographie basée à Paris, avant de suivre un stage de six mois chez Magnum. Une expérience « assez marquante ». Et pour cause. Elle arrive « pile-poil » pendant le meeting annuel des photographes organisé chaque année alternativement dans les agences de Tokyo, Londres et Paris. Elle en rit encore. « Du coup, j’ai eu la chance de les rencontrer tous : Cartier Bresson, Martine Franck… Et Abbas ! » Le « très grand » photoreporter iranien basé à Paris est un peu son mentor. « Il m’a pas mal encadrée, conseillée. Comme tous les autres d’ailleurs. »

« C’est un caractère »

Un cliché d’Abbas dont elle se souvient ? La jeune femme « google-ise » sur son portable. « Celle-là, désigne-t-elle. Des soldats en Afrique du Sud, hyper bien alignés, qui portent tous la même tenue sauf un qui a des baskets d’une couleur différente. Des baskets blanches qui contrastent… » La photo a été prise juste avant la chute de l’apartheid. Elle pianote encore, l’air béat. « Et une autre en Iran… » Voilà. Des femmes voilées de blanc, bien alignées, qui remplissent l’écran. « C’est du reportage pur, assez proche, assez intime avec les sujets. Et c’est du long, du reportage qui se travaille sur du temps... C’était une autre époque. Une autre perception. »

Attention. N’allez pas dire à Sophia que Magnum lui a donné la vocation. Quand a-t-elle été saisie par le virus du reportage documentaire ? « J’ai toujours voulu faire de la photo et du reportage. C’est un caractère. Enfant, ado, j’avais cette habitude d’observer tout ce qui m’entourait, les gens qui passaient devant moi, n’importe quel petit détail à absorber. La photo était pour moi la parfaite combinaison entre ce que je voulais, j’espérais être, et la liberté de pouvoir bouger, voyager, rencontrer des gens, toutes catégories sociales confondues. Avoir à faire à tous les métiers, entrer dans le monde médical, industriel, de l’aviation... Un panel de diversité. Et une vision beaucoup plus large. »

Se souvient-elle de son premier reportage ?« Je ne sais pas, j’en ai toujours fait ». Dès l’âge de 15 ou 16 ans, elle se baladait seule dans les rues. Elle évoque ces jours passés à photographier les chantiers dans la Médina de Tunis. Qu’est-ce qui l’intéressait ? « Dès qu’on prend une photo, on va parler de quelque chose. Là, c’étaient les ouvriers. Ils posaient les échafaudages… C’est assez compliqué de faire des constructions dans ce quartier où tout est très étroit. Enfin, ça ne fonctionne pas comme un chantier normal. »

Revenue en 2005 dans son pays natal, au milieu de ses congénères eux aussi en ébullition, Sophia Baraket organise des événements, notamment des conférences sur le photo-documentaire. Mais entre 2010 et 2017, elle prend son envol, réalisant une quinzaine d’expositions et d’installations à travers le monde, parfois au rythme de deux ou trois par an. Tout en couvrant l’actualité pour différents médias internationaux à qui elle envoie ses photos (Courrier international, BBC, Canal+, Al Jazeera). Et en particulier celle de la révolution tunisienne.

Inside-Out

Après trois mois passés à Berkeley où elle réalise Do not in the Donuts country, sur les tabous de la société américaine, elle est de retour à Tunis en septembre 2010, où les bruissements de la révolte se font sentir. Sophia Baraket, elle n’en parle pas par modestie, a été la première à arriver à Ras Jedir, à la frontière, pour documenter l’exode des réfugiés de Libye. Elle en tire par la suite une série pour l’UNHCR, Regards croisés sur les réfugiés du camp de Choucha, qui a été exposée au Centre national des arts de Tunis (2012).

L’année suivante, en 2011, elle pose sa candidature à la9e Biennale des Rencontres photographiques de Bamako où son dossier sur Les Faire ailleurs, l’histoire des déchets occidentaux échoués en Afrique du Nord, est sélectionné. C’est son premier contact avec l’Afrique subsaharienne. La même année, elle participe à l’installation Inside-Out, un projet de l’artiste JR, qui réunit un collectif de six photographes. Objectif : créer une collection de portraits et les accrocher dans des lieux marquants, Sidi Bouzid, Sfax, La Goulette, à l’endroit où le portrait de Ben Ali a été déchiré pendant les événements… « Je me souviens de ce collage clandestin à la Porte de France à Tunis, qui a duré jusqu’à quatre heures du matin. » Un livre, Artocratie, Inside-Out, a été publié pour l’occasion aux éditions Alternatives (Paris-Tunis) ainsi qu’un film.

Le reportage qui l’a le plus marquée ? « La série Childhood Mothers (filles mères), dit-elle sans hésiter. C’était en Ouganda, à Kasese, à la frontière congolaise. Pour aller d’une famille à une autre, il fallait marcher longtemps, et arrivé sur place, on était vraiment coupé du monde. Il faisait chaud. Il n’y avait pas de voiture, pas d’urbanisation, pas d’infrastructure. Rien que la jungle, la forêt. » Elle était partie en 2012 pour couvrir un stage d’ISIS (Women's International Cross Cultural Exchange), une institution ougandaise qui travaille sur le renforcement des capacités des femmes en situation de post-conflits. Et elle avait prolongé son séjour pour réaliser ce travail qu’elle a présenté deux ans après en marge du Forum de Davos. Un sujet grave et des photos qui mettent mal à l’aise, par le regard de ces gamines de 13 ans tombées enceintes après un viol ou en raison des aléas de la vie…

De Kasese, elle part en quête de photos des rebelles du M23 en RD-Congo. Il suffit de passer la frontière. « Sérieusement, si je racontais le cheminement, personne ne me croirait. On est tombé sur un journaliste hollandais qui travaillait pour une chaîne allemande. On est passé en voiture, le truc complètement improbable. C’est là où on réalise l’importance du temps : le bon moment, la bonne seconde, le bon instant, une imbrication de plein de petits détails, de petits bons signes qui se mettent en place. Et ça donne quelque chose de fort, pour soi-même, pour la photo, pour le travail. »

En feuilletant avec elle son portfolio, on s’arrête aussi sur ces photos intimistes : Hammams de Tunis. Regards posés, une série exposée au Musée d’art contemporain de Tunis (2014) puis à l’Institut des cultures d’Islam (2016). Comment une femme peut-elle photographier des corps d’hommes dénudés dans un espace réservé aux hommes ? « On y entre, assure-t-elle amusée. J’ai demandé, expliqué ma démarche. Et la connexion s’est faite sans problème. Comme quoi il y a des préjugés qui n’ont pas raison d’être ! »

Mais Sophia va plus loin. Sa quête d’intimité ne concerne pas seulement les gens. Elle montre la société dans toutes ses réalités. « Sans raccourcis. Etre au plus près de l’être humain dans toutes ses conditions, résume-t-elle. C’est un travail sur la perception de l’identité ».

Comme dans sa série sur les bars de Tunis, où ses photos témoignent, que cela plaise ou non, que l’alcool se consomme de plus en plus, et de manière à peine voilée. Et d’évoquer, pour mémoire, les derniers « petits » événements en Tunisie, où des gens « se sont retrouvés en prison pour avoir mangé en public pendant le Ramadan ! »

Dans le même esprit, sa dernière exposition Pride, la fierté, qui porte sur les Drag Queen à Tunis, ou sa précédente, Beach Pride, réalisée en Ouganda, racontent la fierté d’exister, le courage de s’assumer, de vouloir être considéré comme individus à part entière des communautés LGBT, rejetées et persécutées. « C’est un peu notre histoire à tous, le combat quotidien de tout le monde, mais cela semble plus facile pour certains que pour d’autres. » Et de rappeler qu’en Tunisie, la sodomie est passible de six mois à trois ans de prison. Et que jusqu’en 2012, en Ouganda, elle pouvait valoir la peine capitale.

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