Nigeria

[Chronique] Comment restituer le patrimoine nigérian?

Une sculpture Nok du Nigeria exposée au musée du Louvre, à Paris.
Une sculpture Nok du Nigeria exposée au musée du Louvre, à Paris. FRANCOIS GUILLOT / AFP

Longtemps, le patrimoine Nok a été pillé au Nigeria. Aujourd’hui, l’Occident s’apprête à restituer une partie de ces antiquités. Mais le pays le plus peuplé d’Afrique est-il prêt à les accueillir ?

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Des traits ciselés dans la terre cuite, la latérite au rouge orangé. Des couleurs chaudes qui participent à la beauté de ces œuvres. Difficile de rester insensible au charme des têtes Nok. Des milliers d’entre elles ont quitté leur terre d’origine, la région de Jos, dans le centre du Nigeria. Elles se vendent à prix d’or en Occident. Des statues Nok ont été achetées plus d’un million de dollars pièce.

Au-delà de leur beauté, c’est aussi le mystère les entourant qui contribue à la fascination qu’elles exercent. Les têtes Nok ont été découvertes par hasard, lorsque les Britanniques ont exploité des mines d’étain pendant la Seconde Guerre mondiale dans la région de Jos, dont ils avaient fait l’une de leurs capitales au Nigeria.

Jusqu’à cette découverte, tout le monde ignorait qu’une civilisation Nok s’était épanouie dans cette région près de 500 av. J.-C. Aujourd’hui, il ne reste rien de cette civilisation sinon des dizaines de milliers de terres cuites. Officiellement, les têtes Nok ne doivent pas quitter le territoire du Nigeria. Elles sont protégées par des conventions internationales. En réalité, des dizaines de milliers d’entre elles ont quitté illégalement leur terre d'origine au cours des dernières décennies.

Un pillage organisé par le régime militaire

Des fouilles ont même été organisées par le régime militaire de Sani Abacha (au pouvoir de 1993 à 1998). Des milliers de paysans creusaient dans les zones supposées riches en têtes Nok sous la « supervision » d’hommes en armes. Les têtes Nok passaient ensuite la frontière avec le Bénin, le week-end lorsqu'elle se « décantait » pour reprendre l'expression des trafiquants.

Des antiquaires occidentaux venaient alors faire leur « marché » à Cotonou ou à Lomé. Par la suite, les têtes rejoignaient les galeries d’arts premiers de Paris, Londres, Genève ou New York, et étaient vendues plus ou moins discrètement. Certaines de ces têtes ont terminé leur course dans les grands musées européens ou américains.

Aujourd’hui, des pays occidentaux ont décidé de restituer certaines de ces pièces rares à leur pays d’origine. Ainsi, en 2017, des Nok restituées ont été exposées au musée de Lagos. Elles ont donné ainsi l’opportunité à des Nigérians de découvrir l’art Nok. Un plaisir sans doute bref. Il s’agit d’une exposition temporaire. En temps normal, le musée de la plus grande ville du continent expose très peu, voire pas du tout, de tête Nok. Bien souvent, au musée Onikan, le seul endroit pour voir les têtes Nok est un présentoir de vieilles cartes postales jaunies qui reproduisent le patrimoine archéologique nigérian.

« Officiellement, elles sont dans les réserves, mais les Nok ont été rapidement vendues aux plus offrants, confesse l’un des employés du musée. Ici, les salaires sont très faibles. Quand des trafiquants proposent des milliers de dollars, il est difficile de résister à la tentation. » Le trafic d’art est l’un des « business illégaux » le plus lucratif du monde. Les trafiquants n’hésitent pas à recourir à la violence pour arriver à leur fin. Dans le sud du Nigeria, des attaques de musées ont abouti à des meurtres de gardiens dans les années 1990. « Nous sommes très mal payés. Parfois, notre salaire arrive avec plusieurs mois de retard. Pourquoi deviendrons-nous risquer nos vies pour protéger des têtes Nok ? », estime un employé de musée.

Les défenseurs des arts premiers se font rares

Au-delà des braquages violents, il existe aussi d’autres moyens plus sophistiqués pour voler les plus belles pièces. « Bien souvent, dans les musées, les Nok authentiques sont remplacées par des copies. Peu de gens sont capables de voir la différence », souligne un conservateur nigérian.

A Jos, la région d’origine des Nok, le musée a ainsi perdu ses plus belles pièces, le plus souvent dans l’indifférence générale. Dans le centre du Nigeria, les populations sont musulmanes ou chrétiennes. Les agriculteurs musulmans avaient pris l’habitude de détruire les têtes Nok quand ils en trouvaient dans leurs champs au motif qu’il s’agissait « d’objets païens ». Il en va de plus en plus de même avec les chrétiens. Les églises évangéliques en fort développement dans tout le pays considèrent que les arts premiers sont des « objets païens qui doivent disparaître » dans les plus brefs délais. « Nos pasteurs nous invitent à détruire toutes les idoles païennes que nous trouvons ! Elles doivent disparaître de la surface de la Terre », explique Esther Habila, disciple d’une église évangélique.

Bien sûr, il existe au Nigeria quelques défenseurs des arts premiers, notamment Wolé Soyinka, le premier prix Nobel africain. Il dispose de l’une des plus belles collections d’arts premiers du pays notamment des têtes Nok et des bronzes de Benin City. Wolé Soyinka affirme s’être mis à collectionner les arts africains afin « d’éviter que tout le patrimoine nigérian ne quitte le pays » et « ne se retrouve dans des musées ou des collections privées en Occident ». Mais l’écrivain yorouba (sud-ouest du Nigeria) est âgé de 83 ans. Peu de Nigérians semblent décidés à poursuivre son action pour la défense du patrimoine national.

Peu d'intérêt pour le patrimoine national

Onikan, le musée de Lagos, est le plus souvent bien désert. Mis à part, les visites scolaires. La voiture criblée d’impacts de balles dans laquelle a trouvé la mort en 1976 l’ex-dictateur Murtala Muhammed constitue la pièce maîtresse du musée. Elle est bien plus mise en valeur que les arts premiers. Un choix sans doute judicieux d’un point de vue purement marketing. Cette Mercedes suscite davantage l’intérêt des rares visiteurs que les antiquités.

En piètre état, le musée Onikan est dépourvu de groupe électrogène. Comme l’électricité se fait souvent rare à Lagos, le musée se visite bien souvent dans le… noir. Tout un symbole, au-delà des grands discours, du peu d’intérêt dont les autorités et les populations témoignent à l’égard du patrimoine national.

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