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Nigeria

[Chronique] Pourquoi les Nigérians sont optimistes

Embouteillages dans les rues de Lagos, Nigeria.
Embouteillages dans les rues de Lagos, Nigeria. Getty Images
Texte par : Mandana Parsi
8 mn

Malgré les affrontements avec Boko Haram et les difficultés économiques que traverse leur pays, les Nigérians font preuve d’un indéfectible optimisme.

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Quel peuple est le plus optimiste du monde ? On imagine facilement des populations vivant dans un pays de cocagne. Une terre à l’abri des guerres. Une contrée prospère et neutre depuis des lustres. La Confédération helvétique, par exemple.

Eh bien, non. Si l’on en croit des études d’opinion, aussi surprenant que cela puisse paraître, les Nigérians sont parmi les plus heureux et optimistes de la planète. Ainsi, selon une étude réalisée par l'institut de sondage américain Gallup et publiée en 2015, il s'agit du peuple le plus optimiste du monde. En effet, 85 % d’entre eux se déclarent persuadés que « la situation va s’améliorer ». En revanche, la France figure à l’avant-dernière place de ce classement.

Cette étude a été réalisée au plus fort de la crise économique, alors que le Nigeria connaissait sa première récession depuis deux décennies du fait de la chute des cours du pétrole. Le pays est pourtant coutumier du fait : il se retrouve régulièrement dans le peloton de tête des pays où l’on se dit « optimisme » ou « heureux » dans bien d'autres enquêtes d'opinion. Visiblement, le bien-être est un sujet pris très à cœur dans ce pays puisque Rochas Okorocha, le gouverneur de l’Etat d’Imo, dans le sud-est du Nigeria, vient de créer un ministère du Bonheur, qu'il a confié à...sa sœur.

Ces sondages peuvent se lire de deux façons. On peut d’abord se dire que la « culture de la plainte » ne fait pas partie du mode de vie nigérian. « Chez nous, nous avons une expression célèbre : "poor and proud" ("pauvre et fier"), note Emeka Okafor, enseignant au Nigeria. Il est extrêmement rare que les déshérités se plaignent de leur situation ».

A Lagos, il est peu fréquent d’entendre quelqu’un se lamenter sur son sort. Pourtant, il ne fait vraiment pas bon être pauvre dans cette ville. « Ce n’est agréable nulle part, mais ici c’est plus rude qu’ailleurs », estime ainsi Alphonse Coulibaly, commerçant malien installé à Lagos. Plusieurs études internationales sont parvenues à la même conclusion, notamment des enquêtes de The Economist.

Au Nigeria, l’Etat-providence est inexistant. Et l’Etat ne rend guère de services aux citoyens. Il suffit d’observer les routes en état de déliquescence pour s’en persuader. Quant aux hôpitaux, ils sont avant tout l’apanage des riches et des classes moyennes. Quel que soit le niveau des revenus, il ne fait pas bon tomber malade au Nigeria.

Par exemple, il n’existe pas de centres pour traiter les cancers. Etonnant dans un pays de près de 200 millions d’habitants qui se targue d’être la première puissance économique du continent. Pourtant, les Nigérians ont horreur de se lamenter sur leur sort médical. « Les malades ont pour habitude de retourner dans leur village et d’y mourir en toute discrétion », estime un médecin lagotien.

« L'église des gagnants »

Autre écueil, l’électricité est un luxe réservé aux possesseurs de groupes électrogènes. L’eau fournie par l’Etat n’est pas davantage potable. Pourtant, les Nigérians se disent « heureux et optimistes ». Pour expliquer le développement de cet état d’esprit, le poids des religions joue sans doute un rôle essentiel. Les églises évangéliques qui professent le « gospel de la prospérité » affirment fréquemment qu’il suffit « d’avoir vraiment envie de devenir riche pour y parvenir ». 

Très influencées par « les grandes sœurs d’outre-Atlantique », ce sont des adeptes de la pensée positive. Elles professent que si Dieu vous aime, il fera de vous un homme ou une femme riche. Et le meilleur moyen de se faire aimer de Dieu est, selon elles, d’arrêter de geindre. L’une des grandes églises de la place a adopté le slogan suivant : « l’église des winners[gagnants] ». Comme personne n’a envie de se retrouver dans le camp des « losers », les perdants, « l’église des winners » a le vent en poupe.

Dans les librairies de Lagos, les manuels de développement personnel, généralement écrits par des Américains, battent des records de vente. Les conférenciers venus de l'autre bord de l'Atlantique pour vous apprendre à « penser positif » font également salle comble.

Dans la capitale économique du Nigeria, le modèle américain est très prégnant. Lagos aime à se présenter comme le « New York de l’Afrique ». Dans cette ville, personne n’attend beaucoup de l’Etat. Ce dernier, surtout à l’échelon fédéral, est avant tout perçu comme prédateur. Les symboles les plus évidents de ses « activités de prédation » ne sont autres que les policiers et les militaires, considérés comme corrompus et violents.

Lagotiens polyvalents

Les Nigérians ont appris à ne compter que sur eux-mêmes et ils sont conscients de leur potentiel. « Si tu peux survivre à Lagos, tu peux réussir partout dans le monde, affirme John Ugwu, un commerçant d’Ikoyi, un quartier résidentiel de la capitale économique du Nigeria. D’ailleurs, on rencontre des Nigérians aux quatre coins de la planète et ils se débrouillent très bien ».

A Lagos, les emplois se perdent du jour au lendemain, un peu comme aux Etats-Unis. Les vigiles raccompagnent l’employé éconduit jusqu’aux grilles d’entrée et il ne pourra plus remettre les pieds dans l’entreprise. Nollywood, l’industrie locale du cinéma, s’est fait une spécialité de montrer à l’écran ces évictions brutales

Pour se prémunir face à ces coups du sort, les Nigérians ont bien souvent pris l’habitude d’avoir plus d’une corde à leur arc : le Lagotien possède fréquemment plusieurs activités professionnelles et autant de cartes de visite à disposition. Il lui arrive d’ailleurs parfois de confondre ses cartes. Ainsi, une actrice pourra vous présenter sa carte de conseillère commerciale dans une banque, de maquilleuse ou d’esthéticienne. Vues de France, ces pratiques peuvent étonner, mais elles constituent une excellente « arme anti-crise ».

Même les plus aisés des Lagotiens ont pour habitude d’avoir plusieurs fonctions. La monoactivité n’est pas forcément bien vue au Nigeria. La polyactivité, elle, est souvent perçue comme une marque de dynamisme et de souplesse. Dès lors, les périodes de crise dans un secteur d’activité ne suscitent pas forcément la même inquiétude que dans l’Hexagone. Quand Nollywood va mal, on imagine que le secteur bancaire peut se porter mieux et vice versa.

« Le pays va continuer à aller de l’avant »

« De toute façon, les Nigérians sont persuadés que leur pays va continuer à aller de l’avant », estime Michael Okri, un homme d’affaires de Lagos. Un sentiment qui ne repose sur rien de très rationnel. L’économie est dépendante de l’or noir et l’après-pétrole n’a pas été préparé avec beaucoup d’ardeur.

Mais rien n’y fait. Les Nigérians se disent que le pays le plus peuplé d’Afrique ne peut s’effondrer. « Too big to fall », « trop grand pour tomber », ont-ils pour coutume de répéter. Par ailleurs, ils se disent à juste titre qu’un marché de cette taille ne peut être négligé par les grandes entreprises.

Autre motif d’optimisme, le fait d’être passés rapidement pour beaucoup de Lagotiens du village à la mégapole. Chaque année, Lagos compte 200 000 nouveaux habitants. « Bien sûr que l’électricité vient encore à y manquer, mais c’était encore pire au village », souligne Biola, commerçante, nouvelle venue dans la plus grande ville du continent.

Elle ajoute qu’à Lagos, une mégapole de 22 millions d’habitants, « au moins, elle peut échapper aux contraintes familiales ». Elle se sent « plus libre ». Beaucoup plus libre que dans le village dans lequel elle a grandi.

Par ailleurs, à partir de 1999, ce pays est devenu une démocratie. Depuis lors plus aucun putsch n’a eu lieu, alors qu’ils ont longtemps constitué un problème endémique. Chaque année, « Democracy Day » est célébré « religieusement » le 29 mai. Il s’agit d’ailleurs d’un jour férié.

« Plus personne n’envisage sérieusement un retour à la junte », souligne Adama Ba, enseignant qui se fait l’écho d’un sentiment largement partagé. Pour les Nigérians, cela constitue sans doute le plus beau des motifs d’espoir.

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