Etats-Unis / Drogue

Le FBI peut-il arrêter Silk Road, l'«eBay de la drogue»?

Le site d'achat de drogue sur internet «Silk Road» a été fermé par le FBI le 2 octobre 2013.
Le site d'achat de drogue sur internet «Silk Road» a été fermé par le FBI le 2 octobre 2013. DR

Créé en 2011 par un jeune Américain créatif en affaires et en technologie, Silk Road proposait de la drogue sur internet payable en Bitcoin, la monnaie électronique. Fermé par le FBI en octobre après l’arrestation de son fondateur, il a rouvert un mois plus tard. Trois hommes ont été arrêtés la semaine dernière aux Etats-Unis, en Irlande et en Australie.

Publicité

La traque continue. Si la Route de la soie, la vraie, commençait en Chine et menait jusqu’en Syrie médiévale, celle de Silk Road (« Route de la soie » en anglais) part, elle, tous azimuts. Vendredi 20 décembre, trois hommes ont été arrêtés - l’un aux Etats-Unis, le deuxième en Irlande et le troisième en Australie - pour leur participation présumée à ce vaste réseau de vente de stupéfiants par internet dénommé donc Silk Road et surnommé l’ « eBay de la drogue », une définition qui rend tout de suite les choses plus claires.

Supermarché de la drogue

Comme sur eBay en effet, les acheteurs y choisissaient leurs produits d’après photo, les payaient en ligne - mais uniquement en Bitcoins (la fameuse monnaie électronique) - avant d’être livrés à domicile par voie postale, ni vu ni connu. Première différence avec eBay cependant, il s’agissait d’un commerce illégal puisqu’il ne concernait pas des biens de consommation courante mais des substances illicites : héroïne, cocaïne, haschisch, marijuana, ecstasy, etc. … un véritable supermarché de la défonce, en ligne.

Le profil LinkedIn détaillé de Ross William Ulbricht, arrêté le 1er octobre 2013.
Le profil LinkedIn détaillé de Ross William Ulbricht, arrêté le 1er octobre 2013. Capture d'écran/LinkedIn

Autre différence avec eBay, on ne trouvait pas Silk Road sur l’internet classique mais via Tor (acronyme de The Onion Router), un réseau informatique mondial parallèle et superposé (comme les pelures d’un oignon, d’où le nom) qui garantit un anonymat sinon total du moins partiel à ses utilisateurs. Tor attire ainsi quantité d’ « alternautes » pour des motifs louables ou inavouables, selon les cas car il permet tout aussi bien l’échange de recherches scientifiques que les trafics les plus divers (drogue, armes, faux papiers, pédopornographie etc.).

Le 1er octobre dernier, les non-initiés ont découvert l’existence de Silk Road lors de l’arrestation de celui qui est accusé d’en être le cerveau, Ross William Ulbricht, un Américain de 29 ans qui pilotait le site depuis février 2011. Pisté par le FBI sans succès depuis deux ans, Ulbricht se croyait intouchable. Il avait même accordé une interview au magazine Forbes sous son pseudo opérationnel de « Dread Pirate Roberts »un mois avant son arrestation.

Cueilli comme un débutant

Il s’est pourtant fait cueillir bêtement dans une bibliothèque de San Francisco pour avoir associé, sous un autre pseudonyme, un message vieux de deux ans à sa véritable adresse électronique : rossulbricht@gmail.com, ce qui a permis au FBI de remonter sa trace par recoupement d’informations. Inculpé de trafic de stupéfiants, de complot, de conspiration, de piratage informatique et de blanchiment d’argent, Ulbricht aurait accumulé une véritable fortune électronique évaluée à 33 millions de dollars (24 millions d’euros) en Bitcoins.

L’accusé, qui est incarcéré au centre de détention de Brooklyn à New York, risque de ne pas profiter avant longtemps de sa fortune plus que jamais virtuelle car la justice américaine l’accuse également d’avoir commandité plusieurs assassinats auprès de tueurs à gage recrutés également via Silk Road, ce qui pourrait lui valoir de très longues années derrière les barreaux, l’un des tueurs à gage contactés n’étant autre qu’un agent du FBI infiltré, selon l’enquête.

Le logo de Silk Road ne prêtait guère à équivoque.
Le logo de Silk Road ne prêtait guère à équivoque. Capture d'écran

Dans la foulée de l’arrestation d’Ulbricht, les autorités ont fermé Silk Road séance tenante. Le site comptait alors près d’1 million d’utilisateurs dont environ 200 000 étaient, selon le FBI, enregistrés comme acheteur ou vendeur. En moins de deux ans d’existence, Silk Road avait vu passer pour 1,2 milliard de dollars de transaction (875 millions d’euros) et, le jour de l’arrestation, les agents fédéraux ont saisi 3,6 millions de dollars en Bitcoins provenant d’une centaine d’achats effectués sur le site, au grand dam des usagers.

Sitôt fermé, sitôt rouvert

Un peu plus d’un mois plus tard, le 6 novembre, Silk Road a néanmoins fait sa réapparition sur l’internet parallèle dans une version 2.0 censée être plus sécurisée, de quoi donner du corps aux affirmations d’Ulbricht selon lesquelles il n’était pas le seul cerveau du réseau. Même si les autorités américaines laissent logiquement filtrer très peu d’informations sur l’enquête, il semble bien que les trois arrestations de vendredi dernier soient autant en corrélation avec la nouvelle version de Silk Road qu’avec l’ancienne.

Appréhendé à Brisbane en Australie, Peter Nash, 40 ans, officiait en tant que modérateur du site sous les pseudonymes de « Batman73 » et « Anonymousasshit » depuis janvier 2013, selon le chef d’accusation formulé par le parquet de New York qui s’est saisi de l’affaire. Andrew Jones, 24 ans, arrêté dans l’État de Virginie, et Gary Davis, 25 ans, interpellé à Wicklow en Irlande étaient pour leur part des administrateurs de Silk Road dans leur région respectives sous les pseudos d’« Inigo » pour Jones et de « Libertas » pour Davis. Les trois hommes sont accusés de trafic de drogue, de piratage informatique et de blanchiment d’argent.

S’il ne fait guère de doute que le portail va être à nouveau fermé, il y a fort à parier qu’il réapparaîtra sous une autre forme, ou sous un autre nom. Prenant les devants, un administrateur répondant au pseudo de « Defcon » a d’ailleurs fermé la plateforme lundi 23 décembre, promettant de la rouvrir ce samedi 28 décembre. Mais des alternatives à Silk Road avaient déjà éclos ces derniers mois sous des noms aussi évocateurs qu’Atlantis ou Black Market Reloaded. D’autres encore verront certainement le jour dans les entrailles du Darknet, sur d’autres réseaux parallèles que Tor, soupçonné d’être trop perméable aux grandes oreilles de la justice.

En attendant, les agents fédéraux continuent de mener l’enquête en communiquant au minimum. Quant à Ross William Ulbricht, il a décidé de contre-attaquer et accuse le FBI de lui avoir prélevé illégalement ses 33 millions de Bitcoins, preuve que le jeune entrepreneur ne manque ni d’aplomb, ni de ressource.

 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail