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Turquie

Fethullah Gülen et sa confrérie, boucs émissaires du Premier ministre turc

Le prédicateur turc Fethullah Gülen, dans son domicile de Pennsylvanie (Etats-Unis), le 28 décembre 2013.
Le prédicateur turc Fethullah Gülen, dans son domicile de Pennsylvanie (Etats-Unis), le 28 décembre 2013. REUTERS/Selahattin Sevi/Zaman Daily via Cihan News Agency/Handou
Texte par : Tudor Tepeneag
9 mn

Depuis que la crise politique secoue la Turquie, sur fond de scandales de corruption, le nom de Fethullah Gülen est sur toutes les lèvres. Le prédicateur musulman vit en exil aux Etats-Unis, mais Recep Tayyip Erdogan a accusé ses adeptes d'avoir fomenté un coup d'Etat. C’est le projet du gouvernement d’Ankara de fermer les nombreuses écoles dirigées par la confrérie qui a mis le feu aux poudres. Le puissant réseau de Fethullah Gülen a largement aidé le le Parti de la justice et du développement, AKP, à prendre le pouvoir en 2002, mais aujourd’hui la rupture semble consommée entre le Premier ministre et les disciples du prédicateur.

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Né en 1941 en Anatolie orientale, Fethullah Gülen est le fils d'un imam. Il a lui-même prononcé son premier sermon à l'âge de quatorze ans. Il fait partie d'une confrérie mystique, une confrérie soufi qui répand les enseignements du penseur musulman kurde Saït Nursi. Dans ses méditations, parfois enregistrées en vidéo, Fethullah Gülen n'hésite pas à utiliser, de manière parfois surprenante, des références propres à la culture occidentale, pour faire passer son message.

Oscar Wilde disait: "J'ai dû subir beaucoup de choses, mais c'est moi-même qui me suis fait le plus de mal." C'est ainsi que nous devons réfléchir

Fetullah Gülen

Fethullah Gülen milite pour le dialogue interconfessionnel, notamment entre les religions du Livre. Il a personnellement rencontré le pape Jean-Paul II en 1998, mais aussi le patriarche orthodoxe grec Bartholomée 1er et le grand rabbin israélien sépharade Eliyahu Bakshi-Doron. Critique à l’égard de l’Iran comme de l’Arabie saoudite, en raison du manque de démocratie de leurs systèmes de gouvernement basés sur la charia, la communauté des adeptes de Fethullah Gülen évite par ailleurs les critiques dures à l’adresse d’Israël.

Le chercheur Bayram Balci voit deux raisons majeures qui expliquent cette attitude : d’une part « le mouvement se veut œcuménique et interreligieux » et d’autre part « il est puissant aux Etats-Unis, où il bénéficie du soutien de nombreux amis américains d’Israël ». La première rupture entre Gülen et Erdogan a d’ailleurs eu lieu en 2010, lorsque le gouvernement d’Ankara a modifié ses relations avec Jérusalem, ayant soutenu la tentative d’un convoi humanitaire turc qui voulait défier le blocus imposé par Israël à la Bande de Gaza.

L’influence de Gülen : son réseau d’écoles

Le prédicateur a une vision moderne et modérée de l’islam. Par son action, il a favorisé l’émergence de nouvelles élites en Turquie, « patriotes mais investies dans la mondialisation, pieuses mais décomplexées face à la réussite économique », selon Bayram Balci. L’influence exercée par les adeptes de Fethullah Gülen repose en grande partie sur l’impressionnant réseau d'écoles, dirigées par la confrérie en Turquie et dans le monde entier. C'est d'ailleurs le projet du gouvernement d’Ankara de supprimer ces écoles, les dershane, très rentables pour la confrérie, qui a mis le feu aux poudres.

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, le 30 décembre 2013, à Ankara.
Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, le 30 décembre 2013, à Ankara. REUTERS/Umit Bektas

Au mois de décembre dernier, une cinquantaine de personnes ont été arrêtées dans le cadre d’une enquête anti-corruption : les fils de trois ministres en vue de Recep Tayyip Erdogan, qui ont démissionné par la suite, des hommes d’affaires de premier plan et des responsables locaux. Sans tarder, le Premier ministre a déclenché une purge au sein de la justice et de la police, empêchant de justesse l’arrestation de son propre fils. Pour se justifier il a évoqué la thèse du « complot ». Ahmet Insel, ancien chercheur à l'université de Galatasaray et chroniqueur au journal Radikal, explique que pour le gouvernement d’Ankara « les accusations de corruption proviendraient d’un réseau de policiers et de juges appartenant à la communauté Gülen ».

Les adeptes de Gülen accusés de « complot »

Depuis une quinzaine d’années, la stratégie de la communauté a été « de faire entrer dans l’administration publique, et plus particulièrement au ministères de l’Intérieur et au ministère de la Justice de jeunes étudiants brillants venant de familles plutôt populaires, qui sont aujourd’hui dans des postes clés », poursuit Ahmet Insel, tout en soulignant que le Premier ministre croit que cette communauté, avec laquelle il a été en étroite coalition, veut organiser aujourd’hui une attaque contre lui.

Quant à l’opinion publique turque, il est sans doute trop tôt pour savoir ce qu’elle pense de cette affaire. On saura sans doute lors des élections municipales, en mars prochain, et surtout lors de la prochaine présidentielle qui devrait avoir lieu cette année, pour la première fois au suffrage universel, si Recep Tayyip Erdogan garde ou non la confiance des électeurs. Pour l’heure, la rue pense qu’un conflit d’intérêts oppose le pouvoir à la confrérie Gülen.

Erdogan et Gülen n’ont plus d’intérêts convergents

Le Parti de la justice et du développement (AKP) et le mouvement de Fethullah Gülen ont la même base sociale, les classes moyennes anatoliennes. Ensemble, ils s’opposent à l’armée turque, qu’ils ont réussi à mettre hors jeu politiquement, et à l’administration qui est encore contrôlée en partie par l’intelligentsia kémaliste représentée par le Parti républicain du peuple, actuellement dans l’opposition. Pour toutes ces raisons, certains spécialistes, comme Bayram Balci, pensent que le lien entre la communauté de Fethullah Gülen et l’AKP devrait perdurer.

Mais l’historien et politologue, Ali Kazancigil, pense comme d’autres spécialistes d’ailleurs que « Recep Tayyip Erdogan et Fethullah Gülen n’ont plus d’intérêts convergents ». Le Premier ministre turc est dans une dérive autoritaire, « ce que veut Erdogan, c’est qu’il y ait une bagarre à mort entre son parti et Gülen, ce qui va couvrir, dans son esprit, le côté scandaleux de la corruption. Mais le plus grave en Turquie aujourd’hui, c’est Erdogan lui-même, le fait qu’il a abandonné toute visée démocratique », insiste Ali Kazancigil.

La dérive d'Erdogan aujourd'hui est non seulement totalement contre-productive pour le pays, mais pour lui aussi. Il ne comprend plus du tout la société. La posture de Gülen est à mon avis plus moderne

Ali Kazancigil

Reste à savoir si le Premier ministre turc pourra se maintenir au pouvoir, sous une forme ou une autre, en transformant en bouc-émissaire ses anciens alliés de la communauté de Fetullah Gülen.

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