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En Afrique du Sud, «la pauvreté est celle de la gouvernance»

Njabulo Ndebele : "les listes noires étaient une pratique de l’apartheid".
Njabulo Ndebele : "les listes noires étaient une pratique de l’apartheid". Mandela Rhodes Fondation

A trois mois des élections générales en Afrique du Sud, le 7 mai prochain, le grand écrivain Njabulo Ndebele, 66 ans, dresse un bilan critique de vingt ans de démocratie. Personnalité très respectée et ami de Nelson Mandela, cet auteur de fictions et d'essais ne mâche pas ses mots sur la corruption des élites de l’ANC, le Congrès national africain, au pouvoir depuis 1994. Ancien recteur de l'université du Cap et président du conseil d’administration de la Fondation Nelson Mandela, cet esprit libre n’a jamais appartenu à aucun parti politique.

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Propos recueillis à Paris,

Que reste-t-il de l’image positive qu'avait laissée l’Afrique du Sud pendant la Coupe du monde de football en 2010 ?
La Coupe du monde a été un succès parce que nous le voulions tous, mais aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle a été gérée par la Fédération internationale de football. Ce succès n’est pas le résultat d’une culture de bonne gestion qui émanerait de notre démocratie. Au contraire ! Nous n’arrivons pas à délivrer à temps les manuels scolaires dans les écoles. Les contrats publics ne sont pas passés dans la transparence et le travail n’est pas bien fait. La bulle de fonctionnalité observée pendant la Coupe du monde n’a été qu’éphémère. Tout s’est évanoui…

L’Afrique du Sud fait tout de même rêver à travers l’Afrique…
Oui, mais on ne peut pas diriger un continent avec des intentions et des déclarations. Les visiteurs africains devraient pouvoir simplement constater qu'en Afrique du Sud, "ça marche"...

Pensez-vous qu’il y ait une « pauvreté des idées » en Afrique du Sud, comme le dénoncent certains politologues ?
Non, le continent est riche avec de pauvres dirigeants. La pauvreté est celle de la gouvernance, pas des idées.

Des auteurs sud-africains comme Nadine Gordimer ou André Brink sont connus en France mais, curieusement, pas par le grand public en Afrique du Sud. Pourquoi ?
C'est lié à notre politique d'éducation, à ce qu'on donne à lire aux enfants, de l'école primaire à l'université. Si le programme est rempli de Dickens et de Shakespeare, comment connaître André Brink ? L'Afrique du Sud ne fait pas assez pour la promotion de ses propres écrivains

La radiotélévision publique en Afrique du Sud a dressé une liste noire de commentateurs critiques à ne pas inviter. Qu’en pensez-vous ?
C’est une trahison, ni plus ni moins, de la vision de la démocratie pour laquelle les gens se sont battus. Les listes noires étaient une pratique de l’apartheid. C’est choquant qu’un média public reprenne ces méthodes aujourd’hui.

Mandela Rhodes Fondation

Où en est la démocratie sud-africaine ?
Dans les premières étapes de la démocratie, il est très important de faire en sorte que tout soit fait dans la vision pour laquelle on s’est battu. Il faut donc être plus rigoureux pour éviter que les responsables ne dérapent et ne servent que leurs intérêts personnels. Il faut un gouvernement fort, des dirigeants qui ne soient pas faibles.

La démocratie recule-t-elle depuis l’arrivée de Jacob Zuma au pouvoir ?
La démocratie relève d’un processus. Même la corruption du gouvernement en fait partie. Il faut mettre les choses en perspective. Que faire pour les améliorer ? Pour ma part, je refuse de laisser le gouvernement actuel saper ma vision optimiste de l’avenir. Le potentiel est là. Les Sud-africains ordinaires, dans leur vaste majorité, tentent d’apporter une contribution positive. Nous avons besoin d’un environnement qui mette en valeur notre potentiel.

Faites-vous allusion au dynamisme de la société civile ?

Absolument ! Il y a partout dans le pays des associations qui prennent soin des malades, des pauvres, etc. Le gouvernement devrait mettre les ressources dans ce qui existe au lieu de dire : « Voilà ce que nous pensons de l’avenir ». Il faut juste regarder autour de soi. Tant de choses se passent ! Même le secteur privé fait beaucoup, avec des fondations qui jouent un rôle social important. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement doit se mettre à dos le secteur privé. Il faut arrêter ces descriptions d’une économie qui serait « blanche », aux mains des Blancs. C’est une chose du passé… On perd beaucoup de temps !

Les successeurs de Nelson Mandela n’ont-ils pas pris l’habitude de jouer la carte raciale, pour se justifier ?
Il est par exemple malheureux que Thabo Mbeki ait développé le concept des « deux nations » après Nelson Mandela. Il n’y a jamais eu deux nations en Afrique du Sud, du point de vue économique. C’est structurellement faux. Cette idée divise le pays de manière vraiment inutile, alors qu’on doit plutôt trouver des points de convergence – un domaine dans lequel Nelson Mandela avait une grande intuition. Ce qu’il a fait a été défait. Nous en payons le prix.

Qu'est-ce que Mandela a fait de plus important à vos yeux ?
Il a oeuvré à la réconciliation, qui ne relevait pas d'un projet sentimental mais d'un impératif historique. Pour réconcilier vraiment, il a fallu passer outre l'aspect sentimental, justement, et faire un grand travail - d'abord sur soi-même, comme l'a montré Mandela. Quand les opprimés deviennent libres, ils libèrent aussi l'oppresseur, à condition de donner un leadership fort. Il ne suffit pas de dire : "Je suis Noir". Il faut aussi dire : "Voilà la société que je veux pour l'avenir", de manière à convaincre tout le monde de vous rejoindre.

Que pensez-vous du populisme, qui était proscrit sous Mandela, de même que la carte ethnique, qui a été jouée par Jacob Zuma en privilégiant un « clan zoulou » ?
C’est un signe des temps. Il aurait fallu s'en tenir à la vision qui était celle de ceux qui ont combattu l'apartheid. Il ne fallait pas se contenter de gérer le système dont on a hérité. L'objectif était de le changer.

Que pensez-vous de Mamphela Ramphele, qui s’engage en politique avec son parti d’opposition Agang ?
Je la comprends, parce que rien n'indique que l'ANC veuille corriger ses erreurs et gouverner d'une manière plus juste. On est amené dans le contexte actuel à se dire : « Si Jacob Zuma peut être président, je pourrais peut-être en être un meilleur ! »

Pourquoi n’êtes-vous pas au pouvoir ?
Par choix personnel. J’aime faciliter plutôt que diriger. Je ne recherche pas les positions de pouvoir. On m’y pousse ! Je ne pourrais jamais dire : « Votez pour moi ».

Pour en savoir plus

Fondation Nelson Mandela
Biographie de Njabulo Ndebele en anglais

Fools and Other Stories. Ravan Press, Johannesburg, 1983.
Rediscovery of the Ordinary. Essays on South African Literature and Culture. Johannesburg, Congress of South African Writers, 1991.
The Cry of Winnie Mandela. Le Cap, David Philip, 2004.
Fine Lines from the Box. Further Thoughts About Our Country. Johannesburg, Umuzi, 2007.

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