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Portrait

Keita Ohashi : « J'ai un nom prédestiné»

Rien ne prédisposait ce Japonais à travailler en Afrique.
Rien ne prédisposait ce Japonais à travailler en Afrique. RFI

Démographe de formation et fonctionnaire international, Keita Ohashi connaît l’Afrique comme sa poche. Il est nostalgique de Dakar où il a commencé sa carrière il y a bientôt quinze ans. Il est aujour'hui directeur adjoint du bureau à Kinshasa de l’Organisation des Nations unies pour la population (FNUAP), Portrait d’un Japonais pas comme les autres.

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« J’ai un prénom prédestiné », aime répéter Keita Ohashi. Malgré les consonances africaines de son prénom, rien ne prédisposait ce Japonais quadragénaire à l’Afrique. A 46 ans, il est le représentant adjoint du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) à Kinshasa.

En poste à RDC depuis 2011, l’homme a travaillé avant de s’installer à Kin dans quelques-uns des principaux bureaux africains de l’organisation onusienne : Dakar (2001-2004), N'Djamena (2008-2010). Entre ces deux affectations, il a fait 4 ans au siège de l’organisation à New York où il était chargé de projets pour les quinze pays de l’Afrique australe. « A ce titre, je me retrouvais quasiment tous les mois en Afrique, explique le haut fonctionnaire international. En théorie, je vivais à New York, mais en réalité, pendant mes quatre années au siège, j’ai passé plus de temps en Afrique qu’aux Etats-Unis ! »

De Nagoya à Dakar, en passant par Montréal

Né en 1967 dans la ville industrielle de Nagoya, au Japon, considérée comme le Mecque de l’industrie automobile nipponne à cause de l’implantation historique des usines Toyota dans son périmètre urbain, le jeune Keita n’avait pour ainsi dire jamais entendu parler de l’Afrique avant de s’intéresser à la démographie africaine à l’université. Sa famille n’avait aucun tropisme africaniste et en cela elle est représentative de l’ensemble de la population japonaise.

« Le Japon est peut-être intellectuellement le pays le plus éloigné du continent noir », aime dire le quarantenaire qui appelle de tous ses vœux un engagement financier et humain plus approfondi de son pays dans le continent africain. Beaucoup plus que ce que le premier ministre nippon Shinzo Abe a promis lors de son déplacement récent chez les partenaires africains de Tokyo.

Keita Ohashi a assisté à toutes les séances du Sommet des jeunes leaders panafricians de Dakar.
Keita Ohashi a assisté à toutes les séances du Sommet des jeunes leaders panafricians de Dakar. RFI

Le résident adjoint de l’UNFPA reproche à son pays et aux Occidentaux en général d’être « trop prudents, trop réglementaristes » dans l’octroi de l’aide publique. « Résultat, souligne-t-il, avec un sourire narquois, les échanges entre le Japon et l’Afrique stagnent à quelque vingtaine de milliards d’euros alors que la Chine est devenue en l’espace de quelques années le premier partenaire commercial du continent africain avec un chiffre d’affaire qui dépassera bientôt les 200 milliards d’euros ! »

C’est justement la distance intellectuelle qui sépare le pays du soleil levant du continent des Senghor, des Mo Ibrahim et autres Mandela qui a décidé le jeune Ohashi dans les années 1990 à se spécialiser dans les questions liées à la démographie africaine. « A l’université, se souvient-il, j’avais fait des études de statistiques, une discipline qui m’intéressait beaucoup, mais celle-ci offrait peu de débouchés sauf dans l’enseignement et la recherche. Comme l’enseignement ne m’intéressait pas, je me suis orienté vers la démographie qui était alors une discipline très nouvelle au Japon. Je suis donc parti au Canada pour me former. »

A Montréal, au contact des Francophones du monde entier, le jeune homme s’est découvert une passion pour l’Afrique et s’est lancé dans un travail de recherche de longue haleine sur « les liens entre l’évolution démographique et la croissance économique dans les pays africains francophones ». « Comme je suis curieux de nature, raconte-t-il, l’idée de faire des études sur une partie du monde que je ne connaissais pas, en l’occurrence l’Afrique, plutôt que sur mon continent d’origine que je croyais connaître, s’est imposé à moi. »

L’opportunité de satisfaire sa curiosité pour l’ailleurs et le lointain va se présenter plus vite que le jeune homme ne le pensait. Nous sommes dans les années post-Conférence internationale du Caire pour la population et le développement (CIPD) de 1994. Organisée par les Nation unies, cette rencontre a marqué les esprits en renouvelant la pensée internationale sur la population et le développement.

« Après 1994, explique le démographe Ohashi, on ne pouvait plus parler de contrôle des naissances ni de planification familiale car la CIPD avait montré la relation étroite entre le développement, la santé de la reproduction et l’égalité. La maîtrise de l’évolution démographique passait par le développement. » S’inscrivant dans le plan d’action issu de la CIPD, les organisations des Nations unies tentaient alors de reformuler et réorienter leurs interventions, notamment en Afrique. En 2001, le UNFPA qui cherchait un spécialiste en démographie africaine pour son bureau de Dakar, a recruté Ohashi.

Monsieur le Résident-adjoint

Depuis, l’homme parcourt inlassablement l’Afrique subsaharienne, de long en large, posant sa valise le temps d’une affectation pays, moins pour souffler que pour approfondir l’investissement de son organisation dans un continent trop longtemps accablé par la guerre, la violence, la sécheresse, la famine et la corruption. Au Sénégal où il a été en poste pendant trois ans, il a visité toutes les 14 régions que compte le pays. « Je connais beaucoup de Sénégalais qui ne sont jamais sortis du périmètre de Dakar », dit-il non sans une pointe de fierté dans la voix.

S’il est ému aujourd’hui de revenir à Dakar où il a commencé il y a bientôt 15 ans sa carrière de fonctionnaire international chargé de développement et de la population, il est fier du travail accompli par le bureau de l’UNFPA à Kinshasha sous sa direction. « Les défis sont autrement plus formidables en RDC, un pays dont quelques-unes des 11 provinces sont aussi vastes et peuplées que le Sénégal », explique Keita Ohashi. En tant que Résident adjoint du bureau de Kinshasa, il est le véritable patron de l’UNFPA à la RDC, depuis le départ à la retraite l’année dernière du Résident que le siège tarde à remplacer. A la tête d’une équipe d’une trentaine d’hommes et de femmes, le Résident adjoint, connu pour être un bourreau de travail, mène la vie dure à ses collaborateurs.

« Voyez-vous, il y a tant à faire dans cet immense pays où les problèmes sont à la hauteur de la dimension de la région », soupire Ohashi, déplorant ses moyens budgétaires limités pour faire face à tous les besoins de la RDC dans les domaines de la santé et du développement. Avec un budget annuel qui s’élève quand-même à quelque 15 millions d’euros pour la seule RDC, les 4 bureaux de l’UNFPA en RDC mènent des actions énergiques dans de nombreux domaines, notamment dans celui de la prévention de la mortalité maternelle et néo-natale (« le taux de mortalité maternelle le plus élevé en Afrique ») et celui de la violence sexuelle perpétrée contre les femmes dans les régions en guerre, mais pas seulement. « Dans l’est du pays en proie à une guerre civile chronique, le viol est devenu une stratégie de combat, explique Keita Ohashi, avant de dire son désarroi face au nombre invraisemblable de viols répertoriés sur les douze mois écoulés. « 15 000 viols pendant les douze mois, vous vous rendez compte ! C’est à désespérer de l’humain. »

Monsieur le Résident-adjoint de l’UNFPA ne se laisse pas abattre pour autant. Son bureau réagit aux drames, prenant en charge les soins médicaux et psychiques dont les victimes des viols ont besoin en urgence. Il appelle les autorités à punir les violeurs et à sensibiliser le public à ce problème grave de violence sexuelle contre les femmes. Il faut croire que la voix du frêle Japonais, forte du soutien de la communauté internationale qu’il représente en tant que cadre des Nations unies, est écoutée et entendue. La création par le gouvernement congolais d’un ministère du Genre, de la Famille et de l’Enfant, une première en Afrique et peut-être dans le monde, est un début de réponse à cet appel et surtout aux problèmes liés à la condition féminine en RDC. Son titulaire Madame Geneviève Inagosi travaille en étroite collaboration avec le bureau de Keita Ohashi.

« Keita Ohashi est le Japonais le plus africain que je connaisse », dit de lui l’une de ses collègues les plus anciennes. En effet, l’homme connaît l’Afrique noire comme sa poche, frayant son chemin à travers la complexité humaine et politique des pays qu’il a en charge. Malgré cette intimité exceptionnelle avec le continent noir, il arrive encore à monsieur le représentant adjoint de l’UNFPA de s’étonner de petits travers socioculturels qu’il a eu en quinze ans le loisir de noter, notamment du peu de sens de ponctualité de ses amis et collègues.

« Nous les Japonais on nous rebat l’oreille dès la petite enfance en nous disant qu’arriver en retard à un rendez-vous est un crime impardonnable. Presque digne d’un hara-kiri en bonne et due forme ! Du coup, quand on est attendu à neuf heures, nous les Japonais tâchons d’être là une heure avant, alors qu’en Afrique, il n’est pas rare de voir des gens arriver à 11 heures pour un rendez-vous prévu à neuf heures. Cela m’étonne encore, mais peut-être je ne devrais pas m’étonner. C’est tout simplement une autre gestion du temps. Elle ne marche pas si mal que ça en fin de compte ! »
 

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