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Histoire

L'histoire pleine de vie de Feiga, née dans un camp de la mort

La carte d'identité de Feiga Pearl Horyn entre autres documents, dont l'invitation de mariage de sa tante, célébré dans le camp de déplacés de Bergen-Belsen après la guerre.
La carte d'identité de Feiga Pearl Horyn entre autres documents, dont l'invitation de mariage de sa tante, célébré dans le camp de déplacés de Bergen-Belsen après la guerre. RFI / Igor Gauquelin
11 mn

C’est un témoignage rare. Pas le premier du genre mais presque. Feiga Pearl Horyn, née juive polonaise, a passé sa vie en France. Ses deux parents sont même partis de leur belle mort, dans les années 1990. Mais ils ont gardé toutes les preuves matérielles des conditions de la naissance de leur fille. Elle est l’un des rares bébés nés dans un camp nazi à avoir survécu jusqu’à ce jour. C’était en mars 1945 dans le mouroir de Bergen-Belsen. Voici son récit.

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Avec son prénom français*, Feiga pourrait aisément se faire passer pour une baby-boumeuse ordinaire. Ses premiers souvenirs d’enfance ? « L’école maternelle, rue Pierre Bullet, près de la mairie du 10e arrondissement de Paris. » Son éducation ? « La langue de mes parents était le yiddish. Je le comprends très bien, mais je leur ai toujours répondu en français. Je me sens profondément française. »

La dame qui nous reçoit chez elle à Paris n’est pourtant pas née en France après la guerre, mais en Allemagne, à quelques dizaines de kilomètres de Hanovre, juste avant la fin de la guerre. Le 24 mars 1945, peut-on lire sur tous ses papiers. Lieu de naissance ? « Bergen-Belsen », indique en toutes lettres sa carte d’identité.

Or c’est ici que le bat blesse, car si Google connait les localités de Bergen et de Belsen, l’union de ses deux noms renvoie l’internaute à un tout autre registre : celui de la Shoah, et d’un abominable mouroir où ont disparu quelque 50 000 personnes de différentes confessions et croyances, la plupart à cause des maladies. (voir vidéo)

« Déjà toute petite, j'écoutais ce qu'ils se racontaient la nuit. Et je savais »

Feiga Pearl Horyn, chez elle à Paris en mars 2014.
Feiga Pearl Horyn, chez elle à Paris en mars 2014. RFI / Igor Gauquelin

Oui, Feiga est une femme juive née dans un camp de concentration nazi surpeuplé par les morts entassés, dans un contexte de panique généralisée à tout le Troisième Reich agonisant. Et oui, elle y a survécu. C’est arrivé trois semaines avant la libération des lieux par les Britanniques (le 15 avril 1945). Toute sa vie jusqu’à récemment, la dame n’avait jamais eu connaissance de cas similaires encore en vie. C’est en lisant L’Express qu’elle a découvert qu’elle n’était pas « seule au monde » (voir aussi les témoignages recueillis par le JDD ici et ).

Aussi stupéfiant qu'il soit, Feiga n’a aucune raison de douter du contexte de sa naissance, compte tenu de l'amas de preuves matérielles qu'elles conservent. En premier lieu la version française de son certificat de naissance, soit une traduction assermentée faite à Paris par ses parents après la guerre. L'acte de naissance original, c’est l'instance administrative de régulation des déplacés juifs de Bergen-Belsen qui l'a signé sur place, dix mois après la libération du camp, par la main du rabbin Hermann Helfgott. Il y a aussi, entre autres, l'itinéraire de sa mère, retracé grâce à des documents de l'administration nazie.

Si Feiga a souvent dissimulé son histoire, francisant par exemple son prénom en 1966 après sa naturalisation en 1959, c’est pour vivre « comme tout le monde ». Mais on ne doute pas d'un traumatisme. Il y a longtemps, sa mère lui a fait promettre de ne jamais jeûner pour le Yom Kippour. « Mes parents ne me parlaient pas beaucoup, explique-t-elle. J'ai recueilli des infos sur eux au fil des ans. Mais déjà toute petite, j'écoutais ce qu'ils se racontaient la nuit. Et je savais. » Ce n’est qu’après le discours du Vel d’Hiv, prononcé par le président Chirac en juillet 1995, que la mère de Feiga a commencé à se livrer en profondeur. « Elle ne se sentait pas bien. Elle me disait : " Il faut que je t’explique ! " Elle est morte quelques mois plus tard. Mon père s’est à son tour éteint en 1999. »

« Quand elle a repris conscience, elle n'avait plus d'enfant »

Traduction française assermentée du certificat de naissance de Feiga Pearl Horyn. L'original a été écrit à Bergen-Belsen dix mois après la libération du camp. Signataire: Dr. H. Helfgott.
Traduction française assermentée du certificat de naissance de Feiga Pearl Horyn. L'original a été écrit à Bergen-Belsen dix mois après la libération du camp. Signataire: Dr. H. Helfgott. RFI / Igor Gauquelin

Son histoire, Feiga se sent désormais prête à la raconter. Tout commence à Brzeziny, près de Lodz, au cœur de la Pologne. Ses parents s’appelaient Brucha et Zelik. « La famille de mon père, c’était des gens relativement aisés, relate-t-elle. Ils possédaient des biens, du terrain. La famille de ma mère en revanche était très miséreuse. Quand elle a épousé mon père en 1937, ma mère a enfin pu manger à sa faim ! Mais la guerre a éclaté, les Allemands sont arrivés et en 1940, mes parents se sont retrouvés dans le ghetto de leur ville. »

Travaillant avec les Allemands, le couple « se débrouille » comme il peut pour vivre à peu près convenablement, avec un bébé, un garçon nommé Yaakov. La situation perdure jusqu’à la mi-mai 1942, lorsque les nazis auraient donné l’ordre de rassembler toutes les femmes âgées de plus de 60 ans ou ayant un enfant de moins de dix ans. Après cet épisode, les Horyn ne verront plus jamais leur petit, et n’auront pas la moindre piste permettant de retracer son itinéraire pour le restant de leur vie.

« On a dit à ma mère d'aller dans une grande maison où il y avait déjà plein de femmes et d'enfants. Elle m'a raconté qu'elle avait entendu le bruit des camions. Les Allemands arrachaient les enfants des bras de leur maman. Comme elle ne voulait pas se laisser faire, la mienne a été battue. Quand elle a repris conscience, elle n'avait plus d'enfant. Par la suite, elle a tenté de sauter par la fenêtre ; de se suicider. Le choc avait été trop fort. » Un premier traumatisme massif pour le couple. Certainement le plus dur. Mais pas le dernier.

« Celles qui étaient enceintes devaient se dénoncer. Ma mère l'a fait »

Feiga Pearl Horyn, chez elle à Paris en mars 2014.
Feiga Pearl Horyn, chez elle à Paris en mars 2014. RFI / Igor Gauquelin

C'est historique, le ghetto de Brzeziny est liquidé après mai 1942. Les Horyn sont alors envoyés, comme bon nombre de leurs voisins, dans celui de Lodz, où les conditions sont bien plus précaires encore. Juste avant, deux des frères de Zelik sont réquisitionnés pour nettoyer les lieux à Brzeziny, puis abattus devant les yeux de ce dernier. Et, à Lodz, le couple est jugé valide pour continuer le travail. Les conditions sont très dures. La vie est faite de trocs, les familles s'entassent dans des logements d'une seule pièce. Et la suite n’est plus qu’une longue descente aux enfers, où les Horyn se voient peu à peu dénier toute part d’humanité par les nazis.

Les uns sont déportés. D'autres meurent d’épuisement dans le ghetto. On enterre les morts comme on peut, faute de service de pompes funèbres. C’est le cas du grand-père paternel. Un calvaire, jusqu’à la liquidation des lieux en 1944, et l’envoi des habitants à Auschwitz. « Mes parents sont montés ensemble dans le train, raconte Feiga. Puis, là-bas, on les a séparés, ils se sont perdus de vue, c’était fini. Ma mère était déjà enceinte de moi, mais elle ne voulait plus d’enfant. Ce n’était ni le lieu, ni le moment. » Zelik est renvoyé d’Auschwitz vers le camp de concentration de Dachau, en Allemagne. Brucha fait le tour des camps de travail. Elle passe notamment à Elsnig, selon des documents administratifs d'époque.

« Là-bas, les femmes devaient transporter des charges lourdes, précise Feiga. Ma mère avait une idée fixe en faisant ça ; elle voulait avorter. » Sauf qu’il se passe un « évènement extraordinaire » : « Une femme aurait accouché dans le camp. Et en l'apprenant, le commandant aurait rassemblé toutes les autres pour leur dire qu'il ne voulait pas de naissance. Celles qui étaient enceintes devaient se dénoncer. Ma mère, qui avait caché jusqu'ici sa grossesse, l’a fait. » Brucha et deux autres détenues sont envoyées à Bergen-Belsen le 22 janvier 1945. A Wasag Elsnig, dans la lettre demandant leur remplacement pour l'usine de munitions, il est écrit dans une colonne face à son nom : « schwanger im 7te Monat ». Autrement dit, elle est enceinte de sept mois.

« Elle voyait des cadavres partout toute la journée »

Dépouilles humaines découvertes par l'armée britannique en avril 1945 à Bergen-Belsen. Elles ont été photographiées avant d'être brûlées.
Dépouilles humaines découvertes par l'armée britannique en avril 1945 à Bergen-Belsen. Elles ont été photographiées avant d'être brûlées. AFP PHOTO

Au début de l'année 1945, la mère de Feiga arrive à Bergen-Belsen. C'est son deuxième passage là-bas en moins de trois mois. Elle dira bien plus tard à sa fille qu’en arrivant, « elle a fait un déni des tas de cadavres qui jonchaient les lieux. Elle en voyait toute la journée. » Le régime nazi est alors en fin de course, et le typhus fait rage à Bergen-Belsen, où s'entassent les déportés envoyés de l'Est. A la libération du camp, les Britanniques seront obligés de brûler les lieux pour contenir l'épidémie.

« A son arrivée, ma mère a été mise dans une baraque où il n'y avait que des femmes enceintes, croit savoir Feiga. La nuit, quand l'une d'elles accouchait, parait-il qu’on allumait des bouts de journaux pour y voir clair. Je suis née le 24 mars aux environs de 16 heures. Ma mère m’a dit que le ciel était bleu, qu’il y avait du soleil, donc elle a pensé que c'était encore l'après-midi. Elle m’a donné les prénoms de deux aïeules, et s'est ensuite assurée chaque jour que je n'attrape pas de poux, pour éviter le typhus dont elle souffrait elle-même. Elle était affolée, parce que tous les autres bébés mourraient les uns après les autres. Mais elle a eu la chance d’avoir des montées de lait. »

Deux bébés au moins auraient ainsi survécu à Bergen-Belsen : Feiga, et un petit garçon, qui vivra jusqu’à l’âge de 7 ans mais décèdera dans un accident aussi bête que tragique, à Tel Aviv. La mère de cet enfant restera en contact avec les Horyn pendant des années. « Lorsque j’avais 16 ans, je suis allée en Israël, et je suis allée voir cette femme, raconte Feiga. Elle habitait une espèce de cité aux alentours de Tel Aviv, je crois. Imaginez les pleurs, les rires... A un moment donné, elle a ouvert la fenêtre, a hurlé plein de choses en hébreu, et des dizaines de personnes sont venues à la maison pour me toucher comme si j'étais une relique. C’était extraordinaire, mais je n'ai pas aimé ce moment. »

Après la libération, Brucha restera à Bergen-Belsen encore longtemps, parmi tant d'autres réfugiés placés sous l’égide de l’UNRRA et d’autres organisations. Sa sœur, survivante aussi, se mariera même sur place. Mais un autre évènement heureux surviendra, comme le raconte Feiga : « Mon père a survécu à Dachau et il a appris que sa femme était vivante. Il est d'abord resté à l'hôpital le temps de se remettre un peu, puis il est venu dès qu'il le pouvait nous rejoindre à Bergen-Belsen. Je devais avoir huit mois quand il m'a vue pour la première fois. Mes parents sont ensuite venus ensemble en France, parce qu'il y avait un oncle à Paris. » Le dénouement heureux d'une décenie d'horreur, qui restera ancrée dans leur mémoire de couple jusqu'à leur mort.

« Les gens de toutes les couleurs doivent vivre les uns avec les autres »

Laissez-passer délivré par l'armée américaine au père de Feiga pour qu'il puisse se rendre de Dachau à Bergen-Belsen librement, afin d'y rejoindre sa femme et sa fillle.
Laissez-passer délivré par l'armée américaine au père de Feiga pour qu'il puisse se rendre de Dachau à Bergen-Belsen librement, afin d'y rejoindre sa femme et sa fillle. RFI / Igor Gauquelin

Pourquoi ne pas être rentrés en Pologne ? « C’était la première intention de mon père à sa libération, explique Feiga. Il ne savait pas où aller et voulait retrouver des membres de sa famille. En partant en France, tous deux s'imaginaient sans doute qu'ils retrouveraient quelqu'un un jour, mais ils n’ont retrouvé quasiment personne. Quand ils sont arrivés à Paris, ils ont écrit à la mairie de leur ville pour obtenir des preuves qu'ils possédaient des biens. On leur a dit que les archives avaient brûlé. Donc, dans leur tête, c'était fini, ils ont fait une croix dessus. Quelque temps après, mon père a pourtant reçu la lettre d'un notaire de Pologne, qui disait que les toitures de ses biens étaient en mauvais état, et qu’il fallait envoyer de l'argent pour les réparer. »

Inscrite dans une association américaine, Feiga s’imagine que ses petits-enfants pourront peut-être récupérer les biens de sa famille. Elles conservent les adresses au cas où. Mais elle se fait peu d’illusions. Pour elle, les Polonais les ont rejetés : « Soyons clairs, les gens qui vivent là-bas n'ont pas la moindre envie de me voir », assure-t-elle. Et puis, la vie a suivi son cours. En 1971, Feiga et son mari ont eu une fille, le « rayon de soleil de mes parents », dit-elle. Cette dernière habite désormais en Israël avec ses trois propres enfants. Feiga et son mari s’y rendent régulièrement.

Depuis la mort de ses parents, Feiga dit même avoir « placé la Shoah dans une boîte » qu'elle « n'ouvre jamais ». Alors, pourquoi tout raconter maintenant ? Une question de rappel à la décence suscité par l'air du temps, suggère le mari de cette miraculée, un juif de Marseille né lui aussi pendant la guerre : « Ce qu'il se passe dans notre pays à l'heure actuelle, c'est un peu difficile. Qu'il y ait des gens qui s'expriment, et qui sont antisémites, racistes, homophobes, ce n'est pas normal. Il y en a de plus. Alors, ce sont des combats de tous les jours, mais il faut que notre petite histoire, qui remonte à 70 ans, serve à quelque chose pour dire que ça suffit. Les gens de toutes les couleurs doivent vivre les uns avec les autres. » Et de conclure : « Moi, je les considère comme des amis. »


* Feiga a donné son nom et ses prénoms d'origine, mais souhaite que son prénom français ainsi que son nom d'épouse soient occultés, pour sa propre tranquillité.

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