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Cinéma

«Le défi, c’était de filmer Mory et Magaye en même temps»

L'acteur Magaye Niang semble avoir vécu dans la vraie vie la suite de la vie de son personnage, Mory, dans Touki Bouki.
L'acteur Magaye Niang semble avoir vécu dans la vraie vie la suite de la vie de son personnage, Mory, dans Touki Bouki. DR

Avec Mille Soleils, la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, 31 ans, livre une fiction émouvante, qui flirte avec le documentaire. Et une critique sociale qui donne une suite à Touki Bouki, ce film-culte réalisé en 1973 par son oncle Djibril Diop Mambéty. Un chef-d’œuvre d’écriture cinématographique souvent comparé à un Pierrot le fou africain.

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Mille Soleils est centré sur l’acteur principal de Touki Bouki, un chef-d’œuvre d’écriture cinématographique souvent comparé à un Pierrot le fou africain, mais qui a attendu dix ans avant de trouver un distributeur en France. Cet acteur, Magaye Niang, semble avoir vécu dans la vraie vie la suite de la vie de son personnage, Mory : un jeune à moto et à l’esprit rebelle, qui rêve avec son amie Anta de partir à Paris. Elle embarquera à bord d’un gros paquebot, mais lui non : il court loin du quai et du port, au moment fatidique du départ, dans le film. Dans la vraie vie, Magaye Niang n’a jamais quitté Dakar, alors que celle qui lui donnait la réplique, l’actrice Myriam Niang, travaille sur une plateforme pétrolière en Alaska.

« Le défi, c’était de filmer Mory et Magaye en même temps, comme si Magaye n’était jamais sorti de Touki Bouki. » Comme dans un documentaire, sans savoir quelle est la part de fiction, on suit l’acteur dans Dakar, qui se rend à la projection publique de Touki Bouki. Il doit répondre à des enfants qui ont du mal à croire qu’il a été un jour ce jeune homme à moto dans le film. « Magaye est confronté à sa propre image quarante ans plus tôt, note la réalisatrice. C’est cruel et irréversible. »

Un rapport à l’exil qui a changé

Le destin des personnages s’entremêle avec la vie réelle, dans un film qui parle de cinéma, mais aussi du Sénégal, dans le droit fil de l’œuvre poétique et politique de Djibril Diop Mambéty. « Le rapport à l’exil est très différent aujourd’hui, explique Mati Diop. Dans Touki Bouki, il est romantique. Mais l’immigration est devenue plus massive et quasi suicidaire ». Des séquences avec un rescapé du voyage en pirogue pour l’Espagne, d’abord tournées pour Mille Soleils, sont d’ailleurs devenues un autre film : le court-métrage Atlantiques, plusieurs fois primé.

Avec Mille Soleils, Mati Diop fait le pont entre la jeunesse des années 1970 et celle d’aujourd’hui : « Les jeunes veulent désormais rester au pays, au contraire, explique-t-elle. Une bascule très nette s’est produite avec les émeutes de 2011, comme dans un sursaut de conscience citoyenne et de responsabilité. L’idée est que l’avenir dépend d’eux. » La jeune femme, parisienne, se déclare admirative face à des « révolutionnaires » comme le groupe Y’en a marre, un mouvement de jeunes qui a mobilisé, tout au long de 2011, jusqu’aux émeutes du 23 juin 2011.

La réalisatrice Mati Diop, sur les traces de son oncle Djibril Diop Mambéty.
La réalisatrice Mati Diop, sur les traces de son oncle Djibril Diop Mambéty. Henry Roy

Une part intime

Ces événements avaient contraint le président Abdoulaye Wade à renoncer à son projet de changement de constitution pour rester au pouvoir. Mati Diop a trouvé parmi eux le rappeur Djili Bagdad, pour une scène de confrontation épique dans le film : ce jeune joue un chauffeur de taxi qui tance vertement son aîné, lui reprochant de n’avoir rien fait de sa vie, ni pour lui ni pour son pays.

Sans s’interdire la poésie, le film bifurque à un moment, partant du bleu de l’Atlantique au blanc de l’Alaska, dans une séquence de retrouvailles impossibles, dans la neige, entre Mory et Anta. Emouvant et dense, Mille Soleils porte une part intime en lui : le projet est né en 2008, dix ans après la mort de Djibril Diop Mambéty. « Je suis allée à Dakar et pour la première fois j’ai mesuré son absence, sa disparition, confie Mati Diop. Ma prise de conscience de vouloir devenir réalisatrice a coïncidé avec les dix ans de sa mort. Je me suis dit qu’il fallait que je me retourne sur tout cela pour réaliser qui il est, quels sont les films qu’il a laissés et la place que j’ai là-dedans. »

Elle questionne alors son père, le musicien Wasis Diop, qui a longtemps cheminé aux côtés de son frère cinéaste, signant la musique de ses films. « Il m’a parlé de l’enfance de Djibril, et ses films me sont apparus plus autobiographiques que ce que je m’imaginais. » Actrice comme son oncle et réalisatrice comme lui, elle ne cherche pas à lui rendre hommage. Mais plutôt à se servir d’une « matière extraordinaire pour parler du temps, du cinéma, expérimenter des formes entre le réel et la fable ». Mille Soleils lui a aussi permis de « passer du temps avec une histoire intime, dit-elle. Il s’agit de poser les fondations de mon existence entre ici et là-bas ». Mati Diop est occupée à écrire son prochain film, un long-métrage de fiction qu’elle tournera à Dakar.

Mille Soleils
, par Mati Diop (45'). Anna Sanders Films. Sorti en salle le 2 avril 2014

Voir la bande-annonce du film Mille Soleils de Mati Diop

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