Iran

Iran: comment les sanctions économiques divisent les politiques

Hassan Rohani (à droite), aux côtés du Guide suprême Ali Khamenei, le 16 juin 2013 à Téhéran.
Hassan Rohani (à droite), aux côtés du Guide suprême Ali Khamenei, le 16 juin 2013 à Téhéran. Reuters/Leader.ir/Handout via Reuters

L'économie iranienne est en plein chaos. Cela n'est pas seulement dû aux sanctions internationales, mais aussi à la gestion des autorités du pays. Et ce bilan économique désastreux divise de plus en plus le pouvoir islamique. Les discordes deviennent plus vives à mesure que s'avancent les négociations en vue d’aboutir d’ici le 20 juillet à un accord global censé empêcher les visées militaires du programme nucléaire iranien.

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Employant un ton inattendu, le président iranien, Hassan Rohani, a qualifié, mardi 13 mai, de « pickpockets » ses rivaux conservateurs au sein du pouvoir islamique qui, par tous les moyens, s’opposent à ses efforts pour régler le contentieux nucléaire du pays avec les Occidentaux dans le but de mettre fin aux sanctions internationales ayant asphyxié l’économie iranienne.

« Ceux qui se cachent, a dit Hassan Rohani, derrière le mot d’ordre de la lutte contre les superpuissances ne font en substance que voler les biens publics et piquer dans la poche du peuple iranien. » Il a ensuite ajouté que « parler de l’indépendance en Iran dont la population vit en grande partie au-dessous du seuil de la pauvreté est la marque d’une ignorance totale. »

« Economie de résistance »

La réponse de l'ayatollah Khamenei à ces critiques qui visaient à la fois lui-même et certains commandants des Gardiens de la révolution qui le soutiennent n’a pas tardé. Lors d’un discours, mercredi 21 mai, le Guide iranien a soutenu devant les jeunes officiers qu’il ne céderait pas d’un iota devant les Américains sur le dossier nucléaire et que rien que par sa résistance il a déjà infligé aux Occidentaux un échec stratégique. Même s’il avait reconnu, quelques jours auparavant la gravité de la pauvreté et de l’injustice sociale dans le pays.

Ali Khamenei a ainsi répété que face à ces problèmes LA solution est ce qu’il appelle désormais une « économie de résistance » contre les sanctions, à savoir : l’implication accrue des groupes militaires aussi bien dans la gestion des affaires que dans leurs accès sans entrave aux revenues pétrolières. C’est-à-dire : ceux qui, du point de vue de Rohani, sont à l’origine des sanctions internationales qui ont provoqué la faillite économique du pays.

En effet, le face-à-face du Guide et du Président iraniens coïncide avec la nouvelle série de négociations entre Téhéran et les puissances internationales censées aboutir au règlement global et définitif du dossier nucléaire iranien, en échange d’une levée des sanctions ainsi que d’une normalisation des rapports entre l’Iran et les Etats-Unis, rompus il y a 35 ans.

Alors que le gouvernement de Rohani semble être déterminé à parvenir à un accord conformément aux exigences des Occidentaux, et celles des Américains en particulier, le Guide iranien et ses partisans au sein des Gardiens de la révolution voient dans un tel accord le déclin de leur contrôle sans partage des leviers importants du pouvoir.

Crainte « des affrontements »

Ce n’est pas un hasard si le Guide iranien ne cesse de répéter qu’en dépit de son accord avec les négociations directes avec les Etats-Unis, il n’est guère optimiste quant au résultat éventuel de telles discussions, compte tenu de la méfiance qu’il éprouve à l’égard des Américains. Cela dit, certains anciens commandants des Gardiens de la révolution, comme Mohssen Rezaï et Mohammad-Bagher Ghalibaf, ne manquent pas de rappeler que les négociations en cours avec les Américains sont parrainées directement par le Guide lui-même. Ce qui signifie que, à leurs yeux, l’ayatollah Khamenei, plus que n’importe quel autre dirigeant iranien, est désormais responsable de l’échec ou de la réussite de ces négociations et subira les conséquences.

En effet, une partie grandissante des conservateurs y compris dans les rangs des Gardiens de la révolution partagent avec Rohani l’inquiétude selon laquelle les sanctions internationales ont mis le pays sur un chemin de rupture. C’est le cas, par exemple, du général Hassan Firouzabadi, le chef de l’état-major de l’armée iranienne, qui, le 19 mai dernier, a demandé à certains médias contrôlés par les militaires de cesser de torpiller les efforts du Président à régler le dossier nucléaire, faute de quoi « il y aurait des affrontements », a prévenu le général Firouzabadi. Ce qui veut dire que même parmi les plus fidèles des fidèles au Guide, c’est-à-dire les militaires, il y a dorénavant des divergences qui risquent d’être aggravés à mesure que s’accentuent les retombées de la crise économique et sociale du pays.

Chômage, appauvrissement et récession

Or, le face-à-face entre le Guide et le Président iraniens semble déjà avoir ouvert une brèche au sommet de l’Etat et être, vu la paupérisation du pays, sous l’effet des sanctions économiques.

Selon le dernier rapport du Centre de recherches de l’Assemblée islamique, il existe aujourd’hui 63 millions d’Iraniens en âge d’activités professionnelles tandis que le nombre d’actifs du pays varie, selon les statistiques, entre 17 et 21 millions de personnes. Pour prévenir contre toute éventuelle émeute des laissés pour compte, le gouvernement de Rohani doit d’ores et déjà pouvoir créer plus de cinq millions d’emplois seulement pour les jeunes entre 15 et 29 ans. Il est bien évident que même un miracle ne saurait satisfaire une telle exigence.

Le taux de croissance du pays qui fut ces trois dernières années consécutives moins de six pourcent continue à rester négatif, tandis que pour la première fois dans l’histoire contemporaine iranienne aucune mesure de relance n’est prévue cette année dans le budget de l’Etat. C’est pourquoi Massoud Nili, le conseiller économique du Président iranien, a qualifié de déterminantes les sept années à venir pour l’économie et, partant, pour le système politique iranien. « Si, a-t-il insisté, d’ici 2021, le régime islamique ne parvient pas à créer suffisamment d’emplois pour des millions de chômeurs dont 11 millions avec un diplôme supérieur », rien ne sera plus contrôlable dans le pays.

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