Somalie / Kenya

Les shebab somaliens exploitent les faiblesses de l'Etat kényan

Evacuation des victimes après l'attaque des shebabs somaliens à Mpeketoni, près de la station balnéaire de Lamu. 16 juin 2014.
Evacuation des victimes après l'attaque des shebabs somaliens à Mpeketoni, près de la station balnéaire de Lamu. 16 juin 2014. AFP/Stringer

Appels sur l’actualité revient sur les attaques terroristes contre des localités de la côte kényane, qui ont fait plus de 60 morts à une trentaine de kms de l'archipel de Lamu, une destination touristique dont la vieille ville est classée patrimoine historique de l'Unesco. Les shebabs ont revendiqué les attaques, qu’ils considèrent comme une vengeance contre l'intervention militaire kényane en Somalie. Et les critiques montent vis-à-vis de l’impuissance des autorités.  

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Depuis Nairobi,

Les shebabs somaliens perpétuent des attentats de façon répétée au Kenya. Qu’a fait le gouvernement jusqu’aujourd’hui pour prévenir les menaces terroristes ?
Le gouvernement annonce régulièrement un renforcement des forces de sécurité. Mais les critiques sont de plus en plus virulentes sur l'inefficacité de ces mesures.A propos des derniers événements de Mpeketoni, la police locale a attendu le lundi matin pour recevoir des renforts, c'est-à-dire, une fois que la première attaque, qui avait débuté le dimanche soir vers 20h30, était terminée. Ces forces de sécurité n'ont même pas pu empêcher une deuxième attaque, à une poignée de kms de là, le lundi dans la soirée.Les populations sur place sont terrifiées. Beaucoup interrogent l'aveuglement des services de renseignements. Comment ont-ils pu se laisser surprendre par un commando aussi important ? Le président Uhuru Kenyatta a affirmé que la police locale avait eu des informations, mais de nombreux témoignages, relayés dans la presse, mettent en doute ses affirmations. Mpeketoni illustre un manque de stratégie à l'échelle de l'Etat. A titre d'exemple, le chef de la police a récemment décrété du jour au lendemain que les vitres teintées dans les voitures étaient interdites, créant la confusion. Au bout de quelques jours, tout le monde avait oublié la directive. Depuis début avril, un vaste coup de filet a eu lieu, visant surtout le quartier somalien d'Eastleigh à Nairobi, aboutissant à l'arrestation de 4 000 personnes. Pour beaucoup d'experts, cette opération, accompagnée de mauvais traitements, de paiement de pots de vin et d'arrestations arbitraires n'a fait que créer encore plus d'arguments pour le mouvement shebab et risque de favoriser la radicalisation des jeunes.

Pourquoi le gouvernement kényan accuse-t-il « des réseaux politiques locaux » d’être à l’origine de cette attaque terroriste ?
Le président a attendu presque 48 heures pour s'exprimer, ce qui a suscité de nombreuses critiques. Lorsqu'il a accusé les réseaux politiques locaux, il n'a pas eu besoin de prononcer son nom : tout le monde a compris qu'il accusait l'opposition, et donc Raila Odinga. Or, son affirmation contredit les revendications du mouvement shebab. Celui-ci n'a jamais revendiqué une attaque qu'il n'avait pas menée. Les analystes sont unanimes pour y voir la signature du groupe jihadiste somalien. Il faut savoir que la tension politique est montée depuis le retour fin mai de Raila Odinga après un séjour de trois mois aux Etats-Unis. L’ancien Premier ministre et leader de l'opposition a exigé un dialogue national et menacé d'organiser des manifestations. Une théorie du complot ethnico-politique s'est greffée là-dessus, affirmant que les attaques terroristes depuis avril-mai ont surtout visé les Kikuyus, l’ethnie du président. A Mpeketoni, dans les années 1970, le premier président du Kenya après l’indépendance, Jomo Kenyatta, père de Uhuru, avait offert des terres près de l'archipel de Lamu à des Kikuyus qui n'en avaient pas. Un peuplement chrétien dans une zone majoritairement musulmane. Reste que cette cible est tout à fait logique pour les shebab. Mais le président semble avoir opté pour une politisation de cette attaque en « victimisant » une ethnie. Un quotidien kényan a cependant mis en évidence que les victimes étaient loin d'être toutes des Kikuyus. Mais attention : mettre en doute les motivations politiques ne veut pas dire que les shebab n'avaient pas de complicités locales. Il semble de plus en plus évident des sympathisants du mouvement ont renseigné et aidé les combattants.

D’où vient cette conviction du président Uhuru Kenyata alors que les shebab ont pourtant revendiqué les attaques de ces derniers jours ?
Difficile de deviner les motivations profondes du président. Là encore, il y a des pistes de réflexion. Peut-être a-t-il voulu éviter de faire trop de publicité aux shebab, après l'attentat contre le Westgate en septembre dernier ? Peut-être aussi voulait-il en profiter pour régler son compte à l'opposition qu'il estime menaçante pour son pouvoir. Une chose est sûre, c'est que c'est un jeu extrêmement dangereux. En ravivant les divisions politico-ethniques, le président jette de l'huile sur le feu. Les shebab ont fait d'une pierre deux coups à Mpeketoni. Ils terrorisent et divisent le pays. Ce qui montre à quel point ils ont compris les faiblesses de l'Etat kényan.

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