Justice

Cambodge : les pasionarias de Boeung Kak

Yorm Bopha, une des chefs de file des pasionaris, pose avec un poulet mort près de la Cour municipale de Phnom Penh, en attendant le jugement d’un homme de leur communauté. 20 mai 2014,
Yorm Bopha, une des chefs de file des pasionaris, pose avec un poulet mort près de la Cour municipale de Phnom Penh, en attendant le jugement d’un homme de leur communauté. 20 mai 2014, RFI/Stéphanie Gée
Texte par : Stéphanie Gee
7 mn

« Protester pacifiquement, attirer l’attention et faire preuve de courage ». Telle est la devise des Boeung Kak, qui en cinq ans sont devenues les trublions les plus connus du Cambodge. Elles ont tiré leur nom de leur quartier de Phnom Penh dont elles ont été expulsées en 2007 et qui abritait plus de 4 000 familles. Depuis, elles émaillent leurs slogans du mot « justice », et sèment des pétitions dans les institutions et les ambassades...

Publicité

Dans les manifestations, elles sont comme chez elles. Elles ont de la voix, le ton gouailleur et un sens de la mise en scène. Elles se reconnaissent à leurs attributs : le krama, le foulard khmer traditionnel à carreaux, et la fleur de lotus, symbole du bouddhisme, la religion du pays, avec laquelle elles ornent les barrages policiers quand il s’en dresse sur leur chemin. Elles émaillent leurs slogans du mot « justice », elles sèment leurs pétitions dans les institutions et les ambassades. En cinq ans, elles sont devenues les trublions les plus connus du Cambodge.

On les surnomme les « Boeung Kak », du nom d’un quartier établi sur les rives du plus grand lac naturel de Phnom Penh, depuis remblayé. Cette zone abritait plus de 4 000 familles avant que la municipalité la cède en 2007 en concession à un promoteur immobilier privé, affilié au parti au pouvoir, et procède à une expulsion à grande échelle. Sous la pression ou par résignation, la majorité des habitants finit par accepter un relogement en lointaine périphérie ou une somme d’argent modique en échange de leur départ.

Un groupe d’irréductibles
 
Les autorités croient l’affaire ainsi réglée. C’est sans compter un groupe d’irréductibles, emmené dès 2010 par des femmes au foyer pour la plupart, prêtes à défendre à bras-le-corps leurs terres si bien situées dans une capitale en pleine expansion. Leur crédo : « Protester pacifiquement, attirer l’attention et faire preuve de courage », résume Yorm Bopha, l’une des figures du mouvement, qui a passé « 440 jours » en prison et dont Amnesty International a fait une « prisonnière de conscience » lors d’une campagne hautement médiatisée en faveur de sa libération.

Dans leurs face-à-face avec les forces de l’ordre, tantôt elles séduisent, entonnent des chansons et amusent, tantôt elles provoquent ou insultent ceux chargés de les contenir, et vouent aux gémonies ceux contre qui elles protestent - comme les magistrats dont elles pointent du doigt la corruption. Ici, l’une refait le lacet d’un policier anti-émeute, décontenancé. Là, d’autres montrent leurs seins lors d’un strip-tease inattendu, créant la stupéfaction. Ou encore, elles endossent le rôle de pleureuses, se traînant à genoux tout en scandant des prières dans des sanglots à peine étouffés. Et si elles savent qu’elles reviendront protester au même endroit, elles ne manquent pas, avant de partir, de lancer aux hommes en uniforme un « A demain ! », qui soulève immanquablement des rires autour d’elles.

Leur show est bien rompu face aux objectifs des médias et des militants de défense des droits de l’Homme, qui ont contribué à faire d’elles des stars. Il ne s’écoule pas un mois sans qu’elles fassent parler d’elles. Leur notoriété a dépassé les frontières du Cambodge. Leur dynamique chef de file, Tep Vanny, qui a, depuis ses débuts de militante appris l’anglais et s’est créé une page Facebook, a été gratifiée de plusieurs récompenses à l’étranger, dont le Prix du leadership mondial, qu’elle a reçu en 2013 des mains de la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton.

Des femmes de Boeung Kak chantent autour d’un bouquet de fleurs de lotus lors d’une manifestation devant la Cour municipale de Phnom Penh pour la libération de 23 personnes arrêtées en début d’année. 6 mai 2014.
Des femmes de Boeung Kak chantent autour d’un bouquet de fleurs de lotus lors d’une manifestation devant la Cour municipale de Phnom Penh pour la libération de 23 personnes arrêtées en début d’année. 6 mai 2014. RFI/Stéphanie Gée

Les dames de Boeung Kak

Elles assurent compter une centaine de militantes dans leurs rangs. Presque cinquante ans séparent la plus jeune de la doyenne du groupe, une septuagénaire surnommée « Mamy ». Rien ne semble pouvoir doucher leurs ardeurs. « J’ai déjà été frappée, jetée en prison. Qu’importe, il faut continuer le combat  », clame Mamy, le visage plissé par les rides. Elle dit faire la sourde oreille aux admonestations de sa famille, inquiète de la voir partir protester au vu de son grand âge. « Avant j’avais peur mais, à force de souffrir, je me suis endurcie. Je compte bien me battre jusqu’à ma mort, et je demanderai à mes descendants de prendre la relève ! »

Les dames de Boeung Kak se revendiquent pionnières. « Normalement, les Cambodgiennes sont timides, elles n’osent pas prendre la parole. On leur a appris à changer, et c’est là notre réussite », se réjouit Yorm Bopha, la meneuse aux airs d’Angélina Jolie. Et elles font des émules. Et elles remportent des succès. En 2011, elles font plier la Banque mondiale, engagée aux côtés du gouvernement cambodgien dans un projet d’émission de titres de propriété, qu’elles interpellent. Admettant sa responsabilité dans l’affaire de Boeung Kak, et pour obliger Phnom Penh à parvenir à un accord décent avec les centaines de familles restées sur le carreau, l’institution financière gèle l’octroi de nouveaux prêts au Cambodge. Un fait rare. Le gouvernement autorise alors l’essentiel de ces résistants à être relogés sur place. Selon les militantes de Boeung Kak, il ne resterait aujourd’hui plus qu’une quarantaine de familles lésées. En attendant, la mauvaise publicité qu’elles ont offerte à Boeung Kak semble avoir suspendu tout projet de développement sur ce lieu.

Ces femmes courtisées par l’opposition prennent à cœur leur rôle de pourfendeurs des injustices. On les a ainsi vues rallier des manifestations ouvrières aux revendications salariales. Une fois le dossier Boeung Kak bouclé, plus d’une confie ne pas vouloir renoncer à ce qui est devenu pour elles presque un métier. Yorm Bopha est de celles-là, même si elle a réussi à décrocher le tant convoité titre de propriété à Boeung Kak. « Tout le monde connaît maintenant Yorm Bopha et Tep Vanny et ce que nous faisons pour le pays. Et j’en tire une grande fierté. » Certes, concède-t-elle, leur militantisme les détourne de leur foyer mais elle veut croire que leur action contribuera à faire changer les choses. Il semble aujourd’hui difficile à ces femmes de retomber dans l’anonymat et de quitter leur statut de rôle-modèle, au risque de devenir prisonnières de leur condition de contestataires et d’être instrumentalisées.

Yorm Bopha et Tep Vanny font brûler un mannequin représentant les magistrats, près de la Cour municipale. 20 mai 2014.
Yorm Bopha et Tep Vanny font brûler un mannequin représentant les magistrats, près de la Cour municipale. 20 mai 2014. RFI/Stéphanie Gée

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail