Françafrique

Essai : Laurent Gbagbo livre sa ligne de défense

Supporters de la Côte d'Ivoire à Aguas de Lindoia au Brésil. Coupe du monde 2014.
Supporters de la Côte d'Ivoire à Aguas de Lindoia au Brésil. Coupe du monde 2014. RFI/David Kalfa

Appels sur l’actualité revient sur le livre du journaliste François Mattéi, Pour la vérité et la justice, fruit d'une série d’entretiens avec l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, emprisonné à La Haye et accusé de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale. Le livre est sorti le 26 juin, quelques jours après que la CPI a officiellement décidé d’organiser un procès pour juger l’ex-chef d’Etat.

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Quelle est la teneur de cet entretien avec Laurent Gbagbo ?
Ce qui marque d'abord, lorsqu’on lit l’ouvrage, ce sont les attaques contre l'Etat français. A de nombreuses reprises, l'ancien président dénonce le rôle obscur et subjectif joué par Paris. Selon lui, la France soutenait la rébellion de 2002. Sur les négociations de Linas Marcoussis en janvier 2003 pour sortir la Côte d'Ivoire de la guerre, l'ex-président les décrit comme un « coup d'Etat en gants blancs » avec à la manœuvre Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac. Autre charge, dans l'affaire de Bouaké, le 6 novembre 2004. Ce jour-là, l'aviation ivoirienne bombarde une base française et tue neuf soldats. La France réagit en détruisant la flotte aérienne ivoirienne. Pour Laurent Gbagbo, la bavure était française, et c'était un complot pour le renverser. Quant à l'élection de 2010, Laurent Gbagbo accuse la France d'avoir toujours voulu imposer Alassane Ouattara, l’actuel président. Paris aurait tout fait pour que le scrutin soit organisé alors que les rebelles se réarmaient en vue d'un coup d'Etat. Le livre dévoile aussi des informations sur le financement de la campagne électorale de Jacques Chirac en 2002. Laurent Gbagbo aurait été approché en 2001, notamment par Dominique de Villepin, pour « cracher au bassinet » en vue de l’élection - sous entendu donner de l'argent. Pour l'ancien président, « c'était le prix à payer pour avoir la paix en Françafrique ». Une allusion au fait qu'il aurait effectivement versé de l'argent.

Pourquoi publier ce livre maintenant, quelques jours après la décision de la CPI de juger Laurent Gbagbo ?
Le 12 juin, la CPI a décidé qu'il y aurait bien un procès pour crimes contre l'humanité. Le livre Pour la vérité et la justice a été publié le 26 juin. Est-ce pour mettre la pression sur les juges, pour s'attirer la sympathie du public, est-ce un coup de pub ? François Mattéi, l'auteur de l'ouvrage, dit qu'il connaissait la date à laquelle la CPI prendrait sa décision. Mais selon lui, il n'y avait pas de calcul. Il déclare avoir simplement publié quand il a estimé que l’ouvrage était prêt : c'est une coïncidence. Coïncidence qui, et il le reconnaît, n'est pas mauvaise en terme d'édition, pour les ventes du livre, son retentissement dans les médias. Les circonstances servent le livre, mais François Mattéi affirme que la proximité de date entre la publication et l'annonce du procès était involontaire. Quant à Laurent Gbagbo, Mattéi dit qu'il s'en fiche complètement et qu'il a d'autres choses à penser.

AFP/Sia Kambou

Bien sûr, il ne faut pas oublier que Pour la vérité et la justice n’est pas neutre : François Matéi est un proche de Laurent Gbagbo, qu’il connaît depuis dix ans. Ils se sont vus une quinzaine de fois pour ce livre.  Le journaliste veut d’ailleurs bien reconnaître que l'ouvrage est à sens unique, qu'il n'est pas objectif, tout en assurant qu'il n'a pas d'a priori. Il est allé en Côte d'Ivoire, il s'y intéresse depuis longtemps et pour lui, « l'objectif du livre, c'est la justice ». Il estime que l'ex-président a toujours été traité « de façon scandaleuse », dans un débat totalement biaisé et déséquilibré. Pour lui il fallait donc « rééquilibrer les débats, en donnant notamment des éléments toujours passés sous silence que ce soit par les politiques ou les journalistes ». Le but, donc, c'est une mise à plat et une manifestation de la vérité - en tout cas la vérité de Laurent Gbagbo.

Ce livre peut-il avoir un impact sur la situation de l'ex-président ?
A priori non. Le procès de Gbagbo aura bien lieu. La procureure de la CPI a fait son enquête. Et il n'y a pas de raison que le livre change quoique ce soit. François Mattéi, lui, est plus dubitatif. Il explique que le livre pourrait compliquer les choses et qu'on peut tout imaginer vu, je cite, « l'institution qu'est la CPI et ses ramifications ». Pour le journaliste, la Cour pénale est une organisation dévoyée, sous influence. Et une pression extérieure n'est pas impossible. Il rappelle que seuls des Africains ont été jugés à la Cour, que celle-ci veut son premier grand procès et que ça tombe bien, puisque Laurent Gbagbo est le premier chef d'Etat dans le box des accusés. Dans le livre, l'ancien président donne d'ailleurs une version de la crise postélectorale qui est identique à celle que ses avocats ont déjà commencé à soutenir lors de l'examen du dossier par la CPI : l'armée française a elle-même lancé des groupes rebelles du Nord vers le Sud du pays en organisant elle-même le plan de marche et la logistique. Et l'ex-chef d'Etat de conclure qu’il n'a commis aucun crime contre l'humanité, contrairement aux rebelles, responsables des violences contre les civils à Abidjan.

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