Accéder au contenu principal
Littérature

Nadine Gordimer : «Mon pays est le monde»

La romancière sud-africaine Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature en 1991 et militante contre l'apartheid.
La romancière sud-africaine Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature en 1991 et militante contre l'apartheid. Reuters/Radu Sigheti/Files

La grande dame des lettres sud-africaines Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature, est décédée dans la nuit du 13 juillet, chez elle à Johannesburg. « Ses plus grandes fiertés », ont rappelé ses enfants dans leur communiqué, « n’était pas seulement d’avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1991, mais aussi d’avoir témoigné à un procès en 1986, contribuant à sauver la vie de 22 membres de l’ANC, tous accusés de trahison ».

Publicité

« Je suis une Sud-Africaine blanche et non une Blanche d’Afrique du Sud », martelait la romancière et militante anti-apartheid Nadine Gordimer qui vient de s’éteindre à l’âge de 90 ans, à Johannesburg.

Gordimer était née en 1923, dans une petite ville minière du Transvaals, de père immigré lituanien et de mère anglaise débarquée à l’âge de six ans en Afrique du Sud. Le choix que cette fille d’immigrants européens avait fait de se définir comme Africaine n’était pas une simple lubie d’Occidentale en manque d’exotisme. Sa démarche relevait à la fois d’une longue réflexion  sur sa place dans le monde et d’un attachement authentique pour son continent natal dont elle a raconté la beauté et la brutalité à travers son œuvre riche de 200 nouvelles, d’une quinzaine de romans et d’une dizaines d’essais sur la littérature. Voici comment elle a parlé du Congo : « Imaginez une tache dans l’océan. A trois cents milles dans l’océan, au large de la côte ouest de l’Afrique, la marque d’une présence que l’immensité de l’océan n’a pas pu avaler… La tache de la terre; une terre massive, un continent qui donne naissance et qui nourrit un fleuve assez grand pour empiéter sur la mer. »

Immensité

« Cette immensité est le sujet de prédilection de Gordimer », écrit Salman Rushdie qui a bien connu la grande dame des lettres sud-africaines à laquelle il a consacré des pages inoubliables de ses mémoires Joseph Anton. Cette immensité, dont parle Rushdie n’était pas seulement géographique, mais elle renvoyait aussi à l’histoire de l’impérialisme occidental et à ses modalités sud-africaines. Et surtout à la prise de conscience par l’artiste Gordimer de « la laide réalité de l’apartheid ».

Dans ses essais portant sur son enfance et son adolescence, l'écrivain a souvent raconté comment la réalité de l’apartheid s’est progressivement imposée à elle, au fur et à mesure qu’elle apprenait à écrire et prenait conscience de son potentiel d’écrivain. « Ce ne sont pas les « problèmes » de mon pays qui mirent ma plume en marche, a-t-elle écrit dans son recueil d’essais Le Geste essentiel (1989) ; au contraire c’est apprendre à écrire qui me fit tomber, tomber, jusqu’à percer la surface du mode de vie sud-africain ».

Pour la future romancière, « apprendre à lire » n'était pas moins important car tout en étant « un écrivain naturel », c’est la fréquentation assidue de la bibliothèque municipale où sa mère l’avait inscrite qui lui ont donné l’envie d’écrire. Ses lectures des romanciers européens lui ont aussi permis de comprendre que c’est dans la tension entre la grande Histoire avec un grand « H » et l’intime que résident les secrets des récits littéraires les plus réussis.

Lorsqu’elle a eu 10 ans, la mère de Gordimer l’avait retirée de l’école et avait mis fin à toutes ses activités extra-scolaires, craignant un souffle au cœur qui s’avérera imaginaire. Pendant plus de cinq ans, la jeune fille a vécu quasiment recluse, enfermée dans sa maison, avec pour seuls compagnons les livres. Sa découverte de Rilke, Tchekhov, Balzac, Proust, Dickens, Virginia Woolf date de cette période. Sartre et Camus qu’elle découvrira plus tard la conforteront dans sa prise de conscience du lien étroit entre l’écriture et l’existence. Le célèbre appel de Camus « au courage dans la vie et au talent dans l’œuvre » deviendra sa philosophie de vie dont la romancière a proclamé les bienfaits dans son discours de réception du prix Nobel de littérature en 1991. Mais la véritable dette de Nadine Gordimer fut peut-être envers le poète irlandais Yeats qui lui fit comprendre, a-t-elle écrit, « qu’il existe quelque chose d’aussi fort que la passion sexuelle, qui s’appelle la passion de la justice ».

Des noirs et des blancs

DR

La « passion de la justice » est au cœur des grands récits qui ont fait la renommée de Nadine Gordimer. Celle-ci a commencé à écrire à l’âge de treize ans et publié son premier recueil de nouvelles en 1949 et quatre ans plus tard son premier roman « The Lying days » qui n’a jamais été traduit en français. Ses premiers textes sont autobiographiques et mettent en scène des jeunes garçons et filles de la minorité blanche, plongée dans une vie insouciante et sans buts véritables. C’est sans doute avec son deuxième roman Un Monde d’étrangers (1958) qui évoque l’amitié impossible d’un jeune Anglais avec un intellectuel noir ayant fait ses études à Londres que la romancière a réellement pris possession de son sujet : relations entre les Noirs et les Blancs évoluant dans une société régie par les règles absurdes et inhumaines de l’apartheid.

Gordimer aimait à répéter que ce n’est jamais l’écrivain qui choisit son sujet, c’est le sujet qui s’impose à l’écrivain et ce sujet n’est rien d’autre que la conscience que l'artiste a  des heurs et malheurs de sa contrée et de son époque. Pour les écrivains sud-africains de la génération de Gordimer, cette contrée s’appelait l’Afrique du Sud et les drames qu’ils ont mis inlassablement en scène dans leurs œuvres ont à voir avec, pour citer Gordimer, « les paroxysmes effrayants d’un régime monstrueux se débattant dans les soubresauts de l’agonie ». Engagés, dans le contexte de la décadence de la période coloniale, dans ce combat épique pour les valeurs humanistes de l’égalité, de la justice et de la fraternité, les romans de Nadine Gordimer racontent les contradictions de ses personnages, leur ambiguïtés, leur désespoir, sans jamais tomber dans une littérature de bons sentiments, manichéiste et simpliste. « J’ai été passionnément engagée dans la lutte antiapartheid, mais je défie quiconque de trouver de la propagande dans l’un de mes 22 livres », avait déclaré Gordimer à la journaliste de Libération qui l’a interviewée il y a quelques années lors d’un des nombreux passages de la romancière à Paris.

Censurés en Afrique du Sud, les romans de Gordimer ont commencé à connaître un rayonnement international à partir des années 1970, avec l’attribution du Booker Prize, la plus prestigieuse récompense littéraire pour écrivains de langue anglaise, au Conservateur (1974). C’est le récit d’une lutte à mort entre Blancs et Noirs sur la question fondamentale de la propriété des terres. A qui appartiennent les terres, à ceux qui se les sont appropriées et ont su les faire fructifier grâce à leurs avancées technologies, ou à ceux qui en ont été dépossédés mais connaissent le secret mystique de leur régénération ?

Parmi les autres romans de Gordimer qui font partie aujourd’hui du canon littéraire mondial, il faut citer Feu le monde bourgeois (1966) où la romancière raconte les limites de la lutte armée, l’admirable Ceux de July (1981) qui renverse le rapport maître/esclave dans une Afrique du Sud imaginaire où la guerre civile vient d’éclater, Fille de Burger (1979), inspirée de la vie d’un avocat blanc anti-apartheid et du combat de sa fille pour se réconcilier avec son lourd héritage idéologique. La légende veut qu’après avoir lu Fille de Burger dans la solitude du pénitencier de Robben Island, Nelson Mandela aurait fait signe à l’auteur de venir le voir. Ainsi serait née l’amitié de trente ans entre la romancière et le président de la future Nation arc-en-ciel.

Madiba avait peut-être compris la valeur de l' œuvre de son amie devenue au fil des ans une véritable caisse de résonance de la tragédie de l’Afrique du Sud, une œuvre que l’académie Nobel a couronnée en 1991 pour avoir révélé au monde « les conséquences qu’impliquent pour les êtres humains les distinctions raciales ». Le jury suédois a également salué la lauréate pour « son constant engagement en faveur de la littérature et de la liberté de parole dans un Etat policier où se pratiquent la censure et la persécution, qui frappent les livres et les hommes, et qui a fait d’elle la doyenne des lettres sud-africaines ». Sa lutte pour la liberté, l’égalité et la fraternité, Nadine Gordimer l’a poursuivie dans l’Afrique du Sud libérée des chaînes de l’apartheid, tout en demeurant membre du Congrès national africain (ANC), le parti aujourd’hui au pouvoir à Pretoria.

Sa fierté toutefois, aimait-elle à dire, n'était pas d'avoir écrit des romans, mais d’avoir survécu à l’apartheid et d’avoir contribué à la naissance d’un peuple sud-africain dont elle pouvait légitimement faire partie. Le beau texte qu’elle a publié en avril 1995 dans Le Monde diplomatique, à l’occasion du premier anniversaire des élections libres et universelles en Afrique du Sud, se clôt sur des phrases qui résonneront longtemps dans les oreilles des patriotes sud-africains : « Mon pays est le monde dans sa totalité, une synthèse. Je ne suis plus des colonies. Je peux désormais parler de « mon peuple ». Voici la liste des romans et des recueils de nouvelles de Nadine Gordimer, avec entre parenthèses les titres qu’on peut lire en français :

Romans

The Lying Days 1954

A World of Strangers 1958 (Un monde d'étrangers)

Occasion for Loving 1963

The Late Bourgeois World  1966 (Feu le monde bourgeois)

A Guest of Honour 1970

The Conservationist 1974 (Le Conservateur)

Burger's Daughter 1979 (Fille de Burger)

July's People 1981 (Ceux de July)

A Sport of Nature 1987 (Un caprice de la nature)

My Son's Story 1990 (Histoire de mon fils)

None to Accompany Me 1994 (Personne pour m'accompagner)

The House Gun 1998 (L'arme domestique)

The Pickup 2001 (Un amant de fortune)

Get a Life 2005 (Bouge-toi!)

No Time Like the Present 2012 (Vivre à présent)

 

Recueils de nouvelles

Face to Face 1949

The Soft Voice of the Serpent 1952 (La voix douce du serpent)

Six Feet of the Country 1956

Friday's Footprint 1960

Not for Publication 1965

Livingston's Companions 1971

Some Monday for Sure 1976

A Soldier's Embrace 1980 (L'étreinte d'un soldat)

Town and Country Lovers 1980

Something Out There 1984 (Quelque chose là-bas)

Correspondance Course 1984

Once upon a Time 1989

Jump 1991 (Le safari de votre vie)

Loot 2003 (Pillage)

Beethoven was One-Sixteenth Black 2007 (Beethoven avait un seizième de sang noir)

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.