Guinée

Massacre du 28-Septembre: Dadis entendu comme témoin, pour l’instant

Le 28 septembre 2009, le rassemblement de l'opposition au grand stade de Conakry est réprimé dans le sang par l'armée.
Le 28 septembre 2009, le rassemblement de l'opposition au grand stade de Conakry est réprimé dans le sang par l'armée. Seyllou/AFP
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Dans Appels sur l’actualité, un auditeur de Dakar voudrait en savoir plus sur l'audition de Moussa Dadis Camara. L'ancien président de la junte guinéenne a finalement été entendu comme témoin ce 23 juillet à Ouagadougou dans l’enquête en cours sur le massacre du 28 septembre 2009 au stade de Conakry. Une manifestation de l'opposition avait alors été réprimée dans le sang par l'armée, faisant près de 160 victimes et une centaine de viols. Connaîtra-t-on un jour le degré de responsabilité de l’ancien président du Conseil national pour la démocratie et le développement dans cette affaire ?

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Pourquoi est-ce un juge burkinabè qui a auditionné Moussa Dadis Camara alors que l’enquête est instruite par la justice guinéenne ?
Depuis janvier 2010, après son hospitalisation au Maroc suite à la tentative d’assassinat contre lui de Toumba Diakité, son aide de camp, Dadis Camara est réfugié au Burkina Faso. Son départ a permis une transition en douceur sous l’égide de Sekouba Konaté et l’asile accordé par Ouagadougou fut plus que bienvenu aux yeux de la communauté internationale et africaine qui ne savait plus trop quoi faire avec Dadis. En février 2010, la justice guinéenne ouvre une enquête pour faire la lumière sur le massacre du 28-Septembre. Depuis, 300 personnes ont été entendues et huit militaires inculpés. Dadis n’a pas été formellement mis en cause, mais le pool de trois juges d’instruction souhaite l’entendre à plusieurs reprises. Comme il ne souhaite pas se rendre à Conakry, en avril 2011, une première commission rogatoire est adressée à la justice burkinabè. Elle reste sans réponse, et une deuxième est émise début 2013. Finalement, un magistrat burkinabè va entendre Dadis et lui poser les questions adressées par les juges guinéens. Dadis est entendu à titre de témoin, pour l’instant et contrairement à deux autres piliers de la junte, Claude Pivi et Tiegboro Camara, il n’est pas mis en examen.

Blaise Compaoré, président du Burkina Faso et médiateur de la Cédéao (G), ouvre des pourparlers avec Moussa Dadis Camara (D)  le  5 octobre 2009 à Conakry.
Blaise Compaoré, président du Burkina Faso et médiateur de la Cédéao (G), ouvre des pourparlers avec Moussa Dadis Camara (D) le 5 octobre 2009 à Conakry. Reuters/Luc Gnago

Sait-on ce qu’il a dit aux juges ?
Secret de l’instruction oblige, nous n’avons aucune certitude. Mais l’on peut réfléchir et spéculer. Si vous vous souvenez… Ce qui a amené Toumba Diakité à tirer sur Dadis fin 2009, c’est le fait que ce dernier rejetait sur lui l’entière responsabilité du massacre du Stade du 28-Septembre. Par la suite, Toumba a pris la fuite. Et il court toujours. Il est d’ailleurs le premier inculpé par la justice guinéenne dans cette affaire. Si donc, dès 2009, Dadis veut lui faire porter le chapeau, on ne voit pas pourquoi il aurait changé de version, d’autant que Touba est en fuite et ne peut pas se défendre. On imagine donc qu’aux juges, Dadis a dû expliquer que Toumba dirigeait les opérations au stade, ce qui est en partie la vérité. Comme est vrai d’ailleurs le fait que les leaders politiques, affirment, à savoir que c’est Toumba qui les a protégé quand des bérets rouges ont voulu s’en prendre a eux.  Bref, on peut imaginer que pour Dadis Camara, Toumba est resté le bouc-émissaire commode. Mais, je précise que nous n’avons aucune information sur le contenu de la déposition de Dadais Camara.

Toumba Diakité, l’aide de camp de Dadis.
Toumba Diakité, l’aide de camp de Dadis. AFP/Seyllou

Cette affaire date de 2009. La procédure est lente et jusqu’ici, on n’entendait plus parler de cette enquête. La justice guinéenne a-t-elle vraiment la volonté de faire la lumière sur ces massacres ?
Les juges en ont-ils la volonté ? En tout cas, ils travaillent puisqu’ils ont auditionné les victimes, 300 personnes, et mis en examen huit hauts-gradés de l’armée. Ils travaillent, mais lentement, trop lentement de l’avis des victimes et des défenseurs des droits de l’homme. Pourquoi ? Parce qu’ils travaillent dans des conditions difficiles. Avec des pressions immenses. Dans un pays où l’impunité règne en maître et où les militaires ont un pouvoir important, les juges doivent adapter leurs méthodes, c’est ce que m’expliquait un défenseur des droits de l’homme. Vouloir aller trop vite, trop brusquement, risquerait de créer tellement d’obstacles que la procédure n’avancerait plus du tout. Mais un excès de prudence n’est pas non plus une bonne chose, et c’est pourquoi la Cour pénale internationale maintient la pression en avertissant les autorités qu’elles doivent avancer.  Et cette pression a permis de faire avancer les choses. Car les Guinéens se rendent bien compte que si rien n’avance, la CPI va se saisir de l’affaire. Et là, la justice guinéenne serait dépossédée de la possibilité de faire œuvre utile pour la nation, ce qui serait un camouflet incroyable et un constat d’échec terrible pour le nouveau pouvoir. Il faut comprendre que cette affaire est devenue pour ce dernier un enjeu extrêmement important. C’est à la fois l’image du pays sur la scène internationale qui se joue, mais aussi sa propre capacité à juger les crimes commis depuis l’indépendance, à épurer le passé et à inaugurer une nouvelle ère. L’actuel ministre de la Justice, Cheik Sacko, semble en être particulièrement conscient puisque depuis son entrée en fonction, il multiplie les signes de bonne volonté et affirme que la justice doit faire son travail dans l’affaire du 28-Septembre.

Quel rôle joue ou pourrait jouer la CPI dans cette affaire, alors qu’elle a déjà mené des enquêtes indépendantes et qu’elle fait pression sur la justice guinéenne pour qu’elle avance sur le dossier ?
La CPi a ouvert un examen préliminaire. Et elle peut, si elle estime que la justice guinéenne est défaillante, se substituer à elle et engager une procédure. Elle le peut car il y a eu commission de crimes contre l’humanité, selon le rapport des Nations unies. Par ailleurs, la Guinée a ratifié en 2003 le statut de Rome. Elle reconnaît donc la compétence de la Cour et doit se soumettre a ses obligations.

Le successeur de Moussa Dadis Camara (G), le général Sékouba Konaté (D), et le président Campaoré, à Ouagadougou. 15 janvier 2010.
Le successeur de Moussa Dadis Camara (G), le général Sékouba Konaté (D), et le président Campaoré, à Ouagadougou. 15 janvier 2010. Photo Ahmed Ouoba

Pourquoi huit hauts-gradés de l’armée ont-ils déjà été inculpés par la justice avant d’avoir été entendus ?

Les militaires inculpés l’ont été parce que les témoins les incriminent – après les auditions de 300 personnes par un pool de trois juges. Ils sont inculpés mais ne sont pas encore reconnus coupables. Seul leurs procès permettront de déterminer leur culpabilité ou leur innocence. Deux exemples : Claude Pivi a été inculpé en juin 2013 pour meurtres, viols, pillages, incendie coups et blessures volontaires. Il n’était pas au stade mais des témoins ont dit aux juges l’avoir vu les jours suivants mener la répression dans les rues de la capitale. Et Tiegboro Camara, qui était au stade et aurait dirigé les bérêts rouge en compagnie d’autres hauts-responsables.

S’il est inculpé, Moussa Dadis Camara pourrait-il être jugé en Guinée ?
Dadis n’était pas au stade, mais en tant que chef du CNDD, il porte au moins la responsabilité morale de ce qui s’est produit. Les juges guinéens cherchent à déterminer précisément qui a donné l’ordre d’aller réprimer la manifestation de l’opposition. C’est pour cela qu’ils ont souhaité l’entendre à titre de témoin. Sera-t-il inculpé à un moment ou un autre de la procédure ? Seuls les juges détiennent la réponse à cette question. De même que seuls les juges savent quand et dans quelles conditions un procès sera organisé.

 

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