Liban

L’opposition fait tomber le cabinet Hariri

Saad Hariri a appris la chute de son cabinet à la Maison Blanche à Washington, le 12 janvier 2011.
Saad Hariri a appris la chute de son cabinet à la Maison Blanche à Washington, le 12 janvier 2011. Reuters

Après cinq mois de tensions, la crise libanaise a franchi un pas vers l’inconnu, mercredi 12 janvier 2011, avec la chute du gouvernement de Saad Hariri. Le Hezbollah et ses alliés ont perdu patience et sont passés à l’offensive.

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De notre correspondant à Beyrouth

Saad Hariri est entré mercredi 12 janvier dans le bureau ovale en tant que chef de gouvernement, il en est ressorti en tant qu’ancien Premier ministre. C’est en effet lors d’un entretien avec Barack Obama, à la Maison Blanche, qu’il a appris la nouvelle, après la démission de 11 ministres de l’opposition, entrainant automatiquement la chute du cabinet conformément aux dispositions de la Constitution.

Les ministres appartiennent au Hezbollah et au Mouvement Amal chiites, au Courant patriotique libre et au Courant Marada des leaders chrétiens maronites, Michel Aoun et Sleiman Frangié. Le onzième ministre démissionnaire, qui fait partie du groupe du président de la République Michel Sleiman, est très proche du Hezbollah.

Ce développement dramatique a surpris l’opinion publique bercée par l’espoir d’un accord interlibanais sous le parrainage de la Syrie et de l’Arabie Saoudite. Ces deux pays étaient en négociation depuis cinq mois pour tenter de trouver une issue à la crise provoquée par les divergences portant sur le Tribunal spécial pour le Liban (TSL). Le 18 juillet dernier, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait en effet accusé le procureur du TSL, le Canadien Daniel Bellemare, de préparer un acte d’accusation incriminant des membres de son parti dans le meurtre de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, en 2005. Au fil des mois, la campagne de Nasrallah contre le TSL s’est intensifiée, allant jusqu’à accuser cette instance d’être « un instrument israélo-américain destiné à abattre la Résistance » anti-israélienne.

Saad Hariri sous pression

Le Hezbollah a accentué ses pressions sur Saad Hariri pour le pousser à désavouer le TSL à travers une série de mesures allant du retrait des quatre juges libanais qui y siègent à l’arrêt de la participation libanaise à son financement. La crise s’est aggravée lorsque l’opposition a exigé que le dossier des « faux témoins » soit déféré devant la Cour de justice. Il s’agit de personnes accusées -y compris par le TSL- d’avoir fait des dépositions non crédibles en 2005 et 2006 pour faire accuser la Syrie et certains de ses alliés libanais du meurtre de Rafic Hariri. C’est sur la base de ces accusations que quatre généraux libanais proches de la Syrie avaient été emprisonnés pendant près de quatre ans, avant d’être relâchés pour « preuves insuffisantes », comme l’a affirmé en mars 2009 le juge de la mise en état du TSL, le Belge Daniel Fransen.

Pour empêcher une détérioration de la situation et des dérapages sécuritaires, la Syrie et l’Arabie Saoudite sont entrées en négociation dans le but avoué de dégager une sorte de compromis accepté de toutes les parties libanaise. Ces efforts étaient sur le point d’aboutir et Hariri s’est rendu en début de semaine à New York pour rencontrer le roi Abdallah ben Abdel Aziz, en convalescence aux Etats-Unis depuis novembre après s’être fait opéré d’une hernie discale.

Un véritable marathon politico-diplomatique autour de la crise libanaise s’est déroulé les deux premiers jours de la semaine aux Etats-Unis. A Washington, le dossier libanais a été évoqué entre Nicolas Sarkozy et Barack Obama. Le président français s’est ensuite rendu à New York pour discuter de la question avec le souverain saoudien. Entre-temps, le roi avait rencontré la secrétaire d’Etat Hillary Clinton qui s’est également entretenue avec Saad Hariri. Ce dernier a évoqué le dossier avec le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon. Barack Obama en a, ensuite, touché un mot par téléphone au roi Abdallah, avant de recevoir à la Maison Blanche le Premier ministre libanais.

Tout cet intérêt porté au Liban par les grands de ce monde n’aura finalement pas contribué au dénouement de la crise mais, au contraire, à davantage de complication. « Washington a opposé son veto aux démarches syro-saoudiennes », a déclaré à la presse Hilal Khachan, professeur de sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth. « Les Etats-Unis veulent utiliser le TSL et son acte d’accusation comme carte de pression dans leurs négociations avec la Syrie autour de l’Irak, et avec l’Iran autour du dossier nucléaire », a affirmé Ghaleb Kandil, journaliste et membre du Conseil national de l’audiovisuel.

Successeur introuvable

Le président Sleiman devrait accepter la démission du gouvernement dans les 48 heures et appeler à des consultations parlementaires exigées par la Constitution pour désigner un nouveau Premier ministre, qui doit obligatoirement être sunnite. C’est là que les choses se compliquent. Comme il n’est pas clair quel camp peut réunir une majorité à la Chambre en raison des revirements politiques (notamment du leader druze Walid Joumblatt qui s’est rapproché de la Syrie), rien n’est joué d’avance. Si c’est Saad Hariri qui est reconduit, l’opposition fera tout ce qui est dans son pouvoir pour lui rendre la tâche difficile. La formation du gouvernement pourrait, par conséquent, prendre des mois.

Si une autre personnalité est choisie, elle n’aura aucune légitimité sunnite, car la majorité des députés de cette communauté font partis du groupe parlementaire de Saad Hariri. Le Premier ministre désigné aura alors de grandes difficultés à gouverner. Et si, comme l’affirment diverses sources, l’acte d’accusation est remis par Bellemare à Fransen dans les tous prochains jours, la situation, déjà assez grave, deviendra tout simplement explosive.

Dans tous les cas de figure, le Liban ne semble pas pouvoir échapper à la crise. Et c’est avec autant de résignation que de lassitude que les Libanais se préparent au pire.

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