Syrie / Turquie

Ces Syriens réfugiés dans la peur

Depuis jeudi 16 juin 2011, la Turquie a déployé  des gendarmes  armés tous les 200m dans cette zone frontalière avec la Syrie.
Depuis jeudi 16 juin 2011, la Turquie a déployé des gendarmes armés tous les 200m dans cette zone frontalière avec la Syrie. RFI / Pauline Garaude
Texte par : Pauline Garaude
6 mn

A Güvuççi, village turc perdu dans les collines à moins d’un kilomètre de la frontière syrienne, des Syriens vivent cachés. Ils fuient la police et ne peuvent plus traverser la frontière. 

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De notre envoyée spéciale à Güveççi à la frontière turco-syrienne

Il tire nerveusement sur sa cigarette, adossé au mur de « sa » maison. Il est blessé et porte des bandages à la cheville, au genou et au coude. Sa jambe gauche saigne encore d’avoir franchi des barbelés. « Je viens d’arriver », dit-il d’une voix fébrile. « Ça a été très difficile de venir jusqu’ici, car depuis hier il y a des gendarmes turcs partout. On ne peut plus prendre les sentiers pour venir dans les villages. Ou on doit aller dans les camps ou on doit rester en Syrie ! ». Il s’éclipse subitement.

Mercredi 15 juin 2011, il était encore possible d’aller de part et d’autre de la frontière. C’est ainsi que des Syriens venaient dans ce village de Güveççi faire des provisions qu’ils rapportaient à leurs familles massées à la frontière. C’est comme ça aussi que des Syriens installés à Güveççi en aidaient d’autres à passer en Turquie ou allaient leur porter des vivres quotidiennement.

Le gouvernement veut canaliser l’exode

Mais le gouvernement veut canaliser l’exode et a déployé des gendarmes sur tous ces chemins de contrebande. Fazl, 35 ans, un « passeur », raconte : « la gendarmerie et la police turques sont partout et ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait la police secrète syrienne. On a peur de se faire prendre. Avant, je faisais le trajet tous les jours ! Comment on va leur apporter de la nourriture ? Ils vont tous crever. ».

Jeudi 16 juin dans l'après-midi, une quinzaine de Syriens ont été arrêtés pour entrée illégale sur le territoire. Ils devront payer une amende de 500 euros par personne et seront renvoyés en Syrie. Les yeux de Fazl se mouillent de rage. Là où il vit, des stocks de provisions sont restés dans un coin du salon… Aujourd’hui, quelques 8 000 Syriens se retrouvent bloqués et livrés à eux-mêmes. « Ils vivent dans la peur constante que l’armée vienne les massacrer. Voilà ce qu’ils me disent», dit Fazl, en permanence au téléphone avec des amis à lui qui y sont et témoignent quand les communications passent.

L’armée syrienne encercle Maaret al-Nouman

Ce jeune Syrien vient de Jisr el-Chougour, à 40 kilomètres de Güveççi. Comme tous ceux que nous rencontrons ici. Depuis dimanche, l'armée syrienne y va à coups de chars blindés, d’hélicoptères et d’armes lourdes, ayant précipité à l’exode ses 50 000 habitants. Il se souvient : « Les militaires ont d'abord encerclé la ville avec les chars. Puis ils ont tiré depuis l'extérieur, ont arrosé avec des mitrailleuses, et ont utilisé des armes lourdes. On était morts de trouille. On s’est enfuit lundi à l’aube. Avant la répression, on avait déjà peur et on allait à la campagne chez des amis pour ne pas rester dans nos maisons au cas où ».

Ali (g) , dans le village turc de Güveççi, téléphone en Syrie pour avoir des nouvelles.
Ali (g) , dans le village turc de Güveççi, téléphone en Syrie pour avoir des nouvelles. RFI / Pauline Garaude

Ali, arrivé avec lui lundi, ajoute. « J’ai vu des soldats qui n’obéissaient pas. Ils ont été exécutés d’une balle dans la tête ». Son père, qui a préféré rester en Syrie mais dans un petit village chez de la famille, lui a dit par téléphone que l’armée encercle ceux qui n’ont pas fuit. « Elle a mis des postes de contrôle sur les routes menant à Lattaqia et Alep. Les entrées et les sorties sont interdites. Les gens sont pris dans un piège à rats. Ils arrêtent ceux qui veulent passer et on ne sait pas ce qui advient d'eux ».

« Je suis sûr que Bachar al-Assad finira par tomber »

De l’autre côté de la frontière, les troupes de Bachar al-Assad préparent une nouvelle répression à Maaret al-Nouman, une ville de 10 000 habitants sur l’axe Damas, Alep. « Les chars encerclent la ville en vue d’une autre répression sanglante imminente » d’après un ami de Fazl joint par téléphone. Une information que confirment aussi des agences de presse étrangères.

Ali, lui, est venu mettre ici sa famille à l’abri. Dans cinq jours il repartira en Syrie, « là où sera le foyer de contestation ». Ce bloggeur activiste qui a créé la page Facebook du lancement de la Révolution du 15 mars 2011 (date du coup d’envoi de la contestation), a confiance. « La révolution est en marche et je suis sûr à 100% que Bachar al-Assad finira par tomber. Ceux qui manifestaient au début contre le régime mais pas forcément contre le président sont, après avoir vu les horreurs de la répression, clairement du côté des opposants. La contestation s’amplifie de jour en jour et devient populaire. Avant, on avait peur de manifester. Aujourd’hui, on ose défier le régime, quitte à mourir. Peu importe.».

Une zone tampon ?

Avec déjà 84 000 syriens réfugiés chez elle et autant de l’autre côté de la frontière, la Turquie gère seule pour l’heure cette crise. « Le pays est prêt à toute éventualité » dixit les autorités. Ankara n’est pas encore dépassée par les évènements mais pourrait le devenir. Le scénario qu’elle redoute le plus est que la répression se transforme en un conflit interreligieux provoquant de facto l’afflux de milliers d’autres Syriens – dont des extrémistes sunnites et kurdes. Cela deviendrait alors une crise régionale et internationale. Pour éviter cela, le gouvernement envisage de créer une zone tampon à l’intérieur de la Syrie.

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