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IRAN / ENTRETIEN

Economie iranienne : les raisons d'un «désastre»

Fereydoun Khavand.
Fereydoun Khavand. DR
8 mn

Sous le poids des sanctions internationales du fait de son programme nucléaire, la République islamique d’Iran voit sa monnaie partir en chute libre, encourageant le marché parallèle. Cet effondrement du rial a provoqué des troubles, notamment à Téhéran où des heurts, en milieu de semaine, ont entrainé la fermeture du bazar. Plus de 150 protestataires et 16 revendeurs illégaux de devises ont été arrêtés par la police anti-émeutes. Des syndicats de commerçants annoncent la réouverture du bazar samedi 6 octobre, sous surveillance des forces de l'ordre. Selon Fereydoun Khavand, maître de conférences à l'université Paris-V René-Descartes et spécialiste des relations économiques internationales, les choix politiques et économiques effectués par les autorités iraniennes depuis la révolution islamique de 1979 ont fragilisé l’économie du pays et l’ont conduit à la dérive.

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RFI : L’économie iranienne se dégrade de jour en jour entrainant des difficultés majeures pour le pays. Quelle est aujourd’hui la réalité de l’économie de l’Iran ?

Fereydoun Khavand : La chute vertigineuse de la monnaie iranienne, qui a perdu 70% de sa valeur durant ces dix-huit derniers mois, n’est que la face visible d’une économie à la dérive. Cette dérive ne date pas d’hier et tient à des choix d’ordre politique et économique effectués par la théocratie issue de la révolution islamique de 1979. Ces choix ont conduit l’économie iranienne à des fragilités structurelles, dont notamment l’étatisme à outrance ainsi que la dépendance excessive du pays à l’égard du pétrole. Ces fragilités, accompagnées d’une gouvernance désastreuse, sont dans une large mesure responsables des difficultés dont souffre actuellement l’économie du pays. Celles-ci ont été très lourdement aggravées par les sanctions internationales, en particulier celles décidées par les Etats-Unis et l’Union européenne.

Le taux de croissance de l’économie iranienne tourne actuellement autour de zéro pour cent et d’après les prévisions de la Banque mondiale il serait même négatif cette année et l’année prochaine. Le taux de chômage s’élève officiellement à 13%, mais selon les sources indépendantes, il se situe entre 23 et 25% et frappe particulièrement les jeunes et les diplômés. La fermeture d’entreprises s’accélère sous le poids des sanctions, et celles qui résistent fonctionnent en sous-capacité.

Le taux officiel d’inflation est de 23% selon les calculs de la Banque centrale iranienne (BCI), ce qui est déjà parmi les taux d’inflation les plus élevé dans le monde. Cependant la BCI reconnaît que pour les produits couramment consommés par les Iraniens, le taux d’inflation n’est pas loin de 45%. Il va sans dire que l’effondrement du rial a déclenchée la très forte envolée des prix des produits importés dont notamment les produits alimentaires, ou des biens aussi sensibles que les médicaments.

Jusqu’à une date récente les autorités de la République islamique déniaient tout impact des sanctions internationales sur l’économie du pays. Aujourd’hui, elles reconnaissent les conséquences de ces sanctions. Comment expliquer ce changement d’attitude ?

Dans un premier temps, les autorités iraniennes ont tourné en dérision les sanctions internationales, en déclarant que la République islamique en a l’habitude depuis sa naissance et qu’elle est parfaitement rodée pour y faire face. Mais dès le milieu de l’année dernière, le ton change. A l’heure actuelle, le mot sanctions « Tahrim » n’est plus tabou. La technocratie iranienne et la presse en parlent systématiquement, et récemment Ali Khamenei, le guide de la République islamique, a reconnu implicitement la gravité des sanctions en préconisant la mise en place d’une « économie de résistance » pour contrecarrer ce qu’il a appelé les desseins de l’ « arrogance mondiale ».

Ce changement de discours est parfaitement logique : les sanctions économiques ont infligé des dégâts extrêmement importants à l’économie iranienne. Tous les secteurs d’activité en souffrent, à commencer par les industries pétrolières et gazières, mais aussi les transports, l’industrie pharmaceutique, l’industrie automobile, les textiles,…

L’industrie pétrolière, clé de voûte de l’économie iranienne - 70% du budget annuel et 85% des ressources en devises - est bien entendu la principale victime des sanctions. La production pétrolière iranienne, qui s’élevait à 3,7 millions de baril par jour en 2010, ne dépasse pas aujourd’hui 2,7 millions. Selon les sources dignes de confiance, dont l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’Iran qui exportait jusqu’en janvier 2012 plus de deux millions de barils par jour, n’exporte qu’un million de baril par jour. Par conséquent, les ressources en devise du pays sont divisées par deux et cela est à l’origine d’une grande partie des difficultés économiques actuelles du pays, dont notamment la chute vertigineuse de la monnaie nationale.

Parmi les autres industries frappées très lourdement par les sanctions, on peut citer le cas de l’industrie automobile iranienne, la plus grande industrie automobile du Moyen-Orient et la 13ème au monde. Par rapport au début de l’année 2012, sa production aurait connu une chute de 40 à 50%.

Les adversaires politiques de Mahmoud Ahmadinejad mettent en cause sa politique économique. Qu’en pensez-vous ?

L’élection présidentielle s’approche et les adversaires du président actuel, M. Ahmadinejad, ont intérêt à le présenter comme le seul responsable du désastre économique du pays. Il est vrai que depuis son élection très controversée en 2005, ce dernier s’est contenté d’une gestion au jour le jour de l’économie nationale. Le sort lui était favorable, étant donné l’évolution spectaculaire du marché pétrolier au profit des pays producteurs, et les recettes en devise sans précédent dont bénéficiaient les caisses de l’Etat. Cette manne a cependant été dilapidée pour favoriser le clientélisme ou financer les importations massives destinées à combler les défaillances de la production nationale et à empêcher une aggravation des tensions inflationnistes.

Il serait cependant absurde d’imputer à Mahmoud Ahmadinejad toute la responsabilité du désastre. Ce dernier était l’élu de l’establishment théocratique qui, à l’évidence, a tendance à le sacrifier aujourd’hui au nom de la « raison d’Etat ».

D’ailleurs les adversaires de M. Ahmadinejad au sein du sérail islamique de Téhéran, dont notamment Ali Larijani, président de l’Assemblée islamique, ne proposent aucun programme crédible pour sortir de l’impasse.

Beaucoup mettent en cause les institutions militaires et paramilitaires, en particulier les pasdarans quant à leur rôle dans l’économie de la République islamique ?

Un des facteurs favorisant l’exacerbation des conflits au sein de la société iranienne est sans doute la montée irrésistible du Corps des pasdarans de la révolution hors de la sphère purement militaire. En effet, le champ d’intervention de cette armée s’étend de plus en plus aux différents domaines politiques et économiques.

La présence des militaires sur la scène économique est certes conforme aux traditions des forces armées dans un grand nombre de pays du tiers monde et notamment du Moyen-Orient - Turquie, Egypte, Syrie,… -, mais elle atteint en Iran un degré inégalé. Cette présence s’étend en effet au domaine les plus divers, allant du BTP aux secteurs pétroliers et gaziers, en passant par l’industrie automobile, le commerce extérieur, les télécoms et même la microchirurgie au laser. Parmi les holdings les plus visibles appartenant à la « galaxie des pasdarans », le plus connu est sans doute sa principale firme d’ingénierie intitulée Khatam-ol-Anbia, avec plusieurs dizaines de milliers de salariés et des centaines de chantiers éparpillés sur tout le territoire.

L’omniprésence des forces armées sur la scène économique constitue un des plus grands obstacles s’opposant à l’ouverture de l’Iran : elle accentue l’opacité de la vie économique de la République islamique, décourage les entrepreneurs du secteur privé et paralyse la privatisation des entreprises publiques. En effet, le processus de « privatisation » s’est essentiellement limité, jusqu’à présent, au transfert des entreprises publiques aux domaines parapublics, dont le plus important se trouve sous le contrôle des pasdarans. Enfin, et surtout, ces derniers profitent de l’isolement économique de la République islamique, et de l’absence des firmes occidentales, pour étendre leur mainmise aux secteurs les plus juteux de l’économie iranienne, en particulier le pétrole et le gaz.

L’économie iranienne pourrait-elle modifier sa trajectoire actuelle ?

L’Iran ne manque pas d’atouts. Il dispose de 11% des réserves prouvées de pétrole et s’appuie sur une longue expérience dans l’exploration et la commercialisation du brut. Il recèle également 15% des réserves prouvées de gaz, les plus importantes du monde après celles de la Russie. Faisant la jonction entre la mer Caspienne et le golfe Persique, l’Iran bénéficie d’une situation géoéconomique exceptionnelle, ses quinze frontières terrestres et maritimes le situant au carrefour de l’Europe, du Proche-Orient, de l’Asie et du Caucase.

Ses fondements culturels et identitaires sont solides, sa main-d’œuvre est relativement qualifiée, sa transition démographique est la plus avancée du monde musulman, ses traditions commerçantes remontent loin et, malgré tous les soubresauts de son histoire, il a toujours réussi à préserver coûte que coûte ses liens avec les foyers dynamiques de l’économie mondiale.

Grâce à ces atouts, l’Iran a la vocation de figurer parmi les pays émergents, à condition de pouvoir se libérer des choix que la théocratie a imposé à son économie et à sa politique, sur la scène intérieure comme sur la scène internationale.

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