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Retrait des troupes étrangères d’Afghanistan: «Hamid Karzaï est entre deux feux»

Chuck Hagel, nouveau secrétaire américain à la Défense, sur la base aérienne de Jalalabad, dans l'Est de l'Afghanistan, ce samedi 9 mars.
Chuck Hagel, nouveau secrétaire américain à la Défense, sur la base aérienne de Jalalabad, dans l'Est de l'Afghanistan, ce samedi 9 mars. REUTERS/Jason Reed
Texte par : RFI Suivre
5 mn

Chuck Hagel, le nouveau secrétaire américain à la Défense, est arrivé samedi 9 mars à Kaboul, où il doit notamment négocier un éventuel partenariat stratégique entre l’Afghanistan et les Etats-Unis, après le retrait des troupes étrangères prévu en 2014. Cette visite devait coïncider avec la prise de contrôle définitive de la prison de Bagram par les autorités afghanes, qui a finalement été repoussée in extremis. Karim Pakzad, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques à Paris, explique les enjeux et les difficultés du retrait programmé des troupes étrangères.

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Le président américain Barack Obama et le président afghan Hamid Karzaï signent un accord de partenariat stratégique au Palais présidentiel à Kaboul, le 2 mai 2012. REUTERS/Kevin Lamarque

RFI : En quoi la cession du contrôle de la prison de Bagram aux autorités afghanes, qui a été repoussée in extremis ce samedi 9 mars, est-elle symbolique ?

Karim Pakzad : C’est un élément de souveraineté pour l’Etat afghan. Depuis plus d’un an, Hamid Karzaï négocie avec les Etats-Unis le transfert de la responsabilité de cette grande prison à l’Etat afghan. Mais il y a également des arrière-pensées politiques là-dessous, parce que la grande majorité des gens qui sont prisonniers à Bagram appartient aux talibans. Et puisque Hamid Karzaï souhaite négocier avec des talibans, il a l’intention de libérer les prisonniers talibans pour faire un geste de bonne volonté vis-à-vis de ces derniers.

Les Etats-Unis craignent que les détenus relâchés rejoignent la rébellion et que cela ne favorise les talibans. Cela a donné lieu à plusieurs mois de discussions pour le moins ardues entre les Etats-Unis et le gouvernement afghan...

Oui, absolument. Dans le passé, une partie de la responsabilité de cette prison a déjà été transférée à l’Etat afghan, et Hamid Karzaï a libéré plusieurs dizaines de prisonniers talibans, l’année dernière. Finalement, la grande majorité de ces prisonniers a rejoint les rangs des talibans. Le souci des Etats-Unis, c’est qu’avec cette mesure les talibans soient d’avantage renforcés.

Ces derniers temps, le président afghan Hamid Karzaï a haussé le ton à l’égard des troupes étrangères, et particulièrement américaines. Pourquoi ? Quelle est sa stratégie ?

En fait, tout le monde en Afghanistan a comme objectif le calendrier de retrait des troupes de l’Otan, à savoir la fin de l’année 2014, que ce soit les talibans, les Etats-Unis, le gouvernement de Hamid Karzaï, et également l’opposition laïque, qui est très puissante en Afghanistan.

Or, chacun essaie d’établir sa stratégie à partir de cette date-là. Hamid Karzaï a été mis en place en 2001 par les Etats-Unis, a l’image de quelqu’un qui est la marionnette des étrangers. Et les talibans, notamment, refusent jusqu’à maintenant de négocier avec Hamid Karzaï, pour cette raison-là.

Hamid Karzaï essaie de se donner l’image d’un patriote, d’un nationaliste. C’est la raison pour laquelle, depuis maintenant deux ou trois ans, de temps en temps, il prend une posture nationaliste. A titre d’exemple, la semaine dernière, il a même ordonné que des troupes d’élite des forces spéciales des Etats-Unis quittent les deux provinces du Wardak et du Logar, parce qu’il y a eu des bavures dans ces deux provinces.

C’est aussi pour cela que la prison de Bagram est symbolique. Il y avait eu, il y a plusieurs années, un rapport faisant état de pratiques et de traitements inhumains et dégradants à l’égard de prisonniers afghans, par des militaires américains...

Absolument. Ce n’est pas un secret. Et les Américains se sont comportés dans la prison de Bagram comme ils se sont comportés à Abou Ghraib, en Irak. Le problème est que le gouvernement afghan est également responsable de tortures, dans d’autres prisons en Afghanistan. Les organisations civiles, l’organisation de défense des droits de l’homme, publient régulièrement des rapports dans ce sens. Or, l’un des arguments des Américains, qui hésitent à transférer la totalité de la prison de Bagram au gouvernement afghan, c’est ce point-là.

Les Américains se posent désormais en défenseurs des droits de l’homme en Afghanistan ?

Absolument. Alors que dans le passé, eux-mêmes ont violé les droits de l’homme. Aujourd’hui, ils essaient d’évoquer ce point pour traîner encore davantage en ce qui concerne le transfert de la prison.

Les Afghans et les Américains discutent depuis plusieurs mois d’un accord de partenariat stratégique pour l’après 2014. C’est d’ailleurs la raison de la venue du nouveau secrétaire à la Défense, Chuck Hagel, à Kaboul. Quel est l’objet de ces négociations ?

En fait, le texte de cet accord stratégique entre les deux pays est d’ores et déjà prêt depuis plusieurs mois. Il y a seulement un point qui fait débat entre les Etats-Unis et le gouvernement afghan : c’est l’immunité des soldats américains en Afghanistan.

C’est une condition incontournable pour les Américains. Ils ont dit que si leurs soldats n’ont pas l’immunité en Afghanistan, ils ne resteront pas. Or, Hamid Karzaï, pour la survie de son régime - qu’il soit lui-même le prochain président ou que ce soit quelqu’un d’autre, son protégé - a besoin de la présence des forces américaines. En même temps, il ne peut pas accepter que les soldats américains fassent ce qu’ils veulent en Afghanistan. C’est un pays assez sensible, en termes de tradition, d’Histoire, qui n’acceptera jamais la domination sans partage, sans responsabilité, de forces étrangères en Afghanistan.

Aujourd’hui, Hamid Karzaï est entre deux feux. D’une part, il a besoin des Américains. Il a besoin que les soldats américains restent dans le cadre d’un accord bilatéral après 2014. Mais en même temps, il négocie avec les talibans et les talibans sont totalement opposés à la présence des soldats étrangers après 2014. C’est la raison pour laquelle ils ne sont pas parvenus à signer l’accord de paix en discussion depuis maintenant un an.

Selon vous, l’Etat afghan sera-t-il viable fin 2014, ou pas du tout ?

C’est une question qui est en débat. En terme militaire, l’Etat afghan dispose aujourd’hui d’une armée et de forces de l’ordre qui se montent à plus de 350 000 personnes. C’est énorme. Pour l’instant, les Etats-Unis et l’Otan ont accepté de financer cette armée après 2014, au départ jusqu’à fin 2015. Récemment, la semaine dernière, ils ont décidé de financer cette armée, jusqu’à 2018. Mais en même temps, l’Afghanistan est un pays pauvre, qui ne peut pas assurer lui-même le financement d’une telle armée, et surtout son équipement, sa formation, etc.

C’est la raison pour laquelle ils réagissent sur le plan militaire. Mais en même temps, il y a beaucoup d’éléments politiques qui montrent que la situation n’est pas du tout assurée après 2014.

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