EGYPTE

Egypte: Mohamed Morsi rejette l’ultimatum de l’armée

Des opposants au président Morsi devant le palais présidentiel au Caire, le 1er juillet 2013.
Des opposants au président Morsi devant le palais présidentiel au Caire, le 1er juillet 2013. Dalsh / Reuters

L’armée avait laissé 48 heures à la présidence égyptienne pour satisfaire les « demandes du peuple ». Dans un communiqué, la présidence rejette implicitement cette demande affirmant que « la déclaration des forces armées n’a pas été soumise au président », avant sa diffusion et contient « des signes pouvant causer la confusion ».

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Avec notre correspondant au Caire, Alexandre Buccianti

Mohamed Morsi n’aura pas attendu mardi soir pour répondre à l’ultimatum posé par l’armée égyptienne. L’armée avait donné 48 heures au chef de l’Etat islamiste pour satisfaire les « demandes du peuple » après les manifestations massives de dimanche à travers le pays.

Dans un communiqué, la présidence rejette implicitement l'ultimatum affirmant que « la déclaration des forces armées n'a pas été soumise au président », avant sa diffusion et contient « des signes pouvant causer la confusion », se disant déterminée « à poursuivre dans la voie qu'elle a choisie pour mener une réconciliation nationale globale ». Le communiqué indique que le président Morsi « poursuit ses consultations avec toutes les forces nationales afin de sécuriser la voie du changement démocratique et la protection de la volonté populaire » et dénonce « toute déclaration qui approfondirait la division » et qui « pourrait menacer la paix sociale ».

Un défi à l'armée

Ce communiqué publié à 2 heures du matin est en fait un défi lancé à l’armée de la part de Mohamed Morsi. Le président égyptien estime qu’il continue à représenter la légalité, que l’armée n’avait pas le droit de lui proposer l’ouverture d’un dialogue sous la menace de passer à la vitesse supérieure, en imposant la feuille de route de Tamarod, le mouvement qui a fait descendre des millions d’Egyptiens dans la rue.

Cette feuille de route inclut plusieurs mesures : la nomination d'un président par intérim qui serait le président de la Haute Cour constitutionnelle ; un Conseil présidentiel où seront représentées toutes les forces politiques ; un représentant de l’armée ; et un Premier ministre consensuel qui serait chargé de l’économie, de la sécurité et d’une nouvelle Constitution. Un Premier ministre qui n’aura pas le droit de se présenter à la présidence.

Mohamed Morsi a choisi la confrontation avec une nouvelle manifestation islamiste, ou plutôt des Frères musulmans. Puisque les salafistes restent en dehors de tout ce qui se passe sur le terrain au stade actuel. Ils se déclarent neutres. Mohamed Morsi aujourd’hui veut affirmer qu’il a lui aussi des forces sur le terrain. Mais ces dizaines de milliers de Frères musulmans dans la rue pèsent bien peu face aux millions de personnes qui veulent le départ du président égyptien.

Les pro et anti-Morsi dans la rue

Lundi soir, la place Tahrir ressemblait en effet au grand soir de la Révolution de 2011, avec une marée de manifestants venus spontanément saluer la décision de l’armée d’intervenir dans la crise. Un rassemblement dans le calme et dans l’enthousiasme, car pour la plupart des personnes présentes, l’ultimatum de l’armée sonne comme la fin de la présidence Morsi.

« Morsi n’a pas d’autre solution que de se retirer, expliquaient hier soir ces manifestants, car l’armée lui a signifié qu’il devait satisfaire aux demandes du peuple. Et les demandes du peuple, c’est qu’il dégage ». Toute la nuit, les anti-Morsi ont donc célébré cette intervention de l’armée avec des chants, avec des danses, et bien sûr, avec les slogans de la Révolution, détournés pour brocarder l’actuel président égyptien et les Frères musulmans.

Le ton est en revanche radicalement différent parmi les sympathisants du pouvoir en place. Ils sont plusieurs centaines à camper depuis vendredi devant une mosquée d’un autre quartier du Caire. Et là-bas, cette prise de position de l’armée est vécue comme un coup d’Etat : « J’ai le sentiment que les événements des derniers jours découlent d’un plan contre les islamistes et les musulmans, explique Abdel Khalé Salah, un membre des Frères musulmans. Ces manifestations sont un moyen pour les gens de nier la légitimité du président. Personnellement, je pense que l’armée est en train de préparer une sorte de coup d’Etat. L’armée est, normalement, du côté de la loi. Elle devrait protéger la légitimité du président. Mohamed Morsi a été élu de façon démocratique ».

« Une logique de tout ou rien »

« Son gouvernement a échoué, explique Sophie Pommier, professeur à l'IEP Paris et spécialiste de l'Egypte. Mais il peut essayer de lâcher du lest, car si Morsi s’en va et que la confrérie des Frères musulmans rend les clés de la maison, elle s’expose à un retour de bâton. Donc il doit y avoir une tentation d’aller au bout du bout chez les Frères musulmans. D’une manière générale, ils ont des réflexes de forteresse assiégée et de crispations vu ce qu’ils ont à perdre. Ils ont le sentiment que s’ils cèdent, ils sont fichus. C’est un peu une logique de tout ou rien ».

Le président Morsi apparaît de plus en plus isolé. Six ministres, dont celui des Affaires étrangères, ont quitté son gouvernement. Il faut y ajouter le ministre de la Défense en raison de l’ultimatum de l’armée. Le ministère de l’Intérieur a publié un communiqué où il dit qu’il se rangeait du côté du peuple et des manifestations, et qu’il était pour les revendications du peuple et leur réalisation. Un mouvement de désobéissance civile s'étend désormais un peu partout en Egypte. La province de Louxor est même allée jusqu'à décréter son indépendance.

L’armée, pilier inébranlable

Le peuple égyptien peut toujours compter sur son armée. Cette institution solide l’a démontré en 2011. Lors de la révolution du 25 janvier, les militaires avaient pris le parti du peuple. Résultat : le régime d’Hosni Moubarak avait été renversé. Dans ce pays où l’armée est issue des tranches les plus populaires de la société, le scénario risque désormais de se répéter.

Pourtant, dès son arrivée au pouvoir Mohamed Morsi a eu pour priorité de réduire les pouvoirs de l’institution militaire. Il a également pris le soin d’écarter l’ancien homme fort de l’Egypte : le maréchal Tantaoui. Ces derniers jours, sentant la contestation arrivée, il n’a pas non plus manqué de rappeler aux forces armées leur principale mission : veiller à la protection de l’Etat.

Lundi, la télévision égyptienne a diffusé un message d’Abdel Fatah al-Sissi. Le ministre de la Défense n’y est pas allé par quatre chemins : pour lui, la protection de l’Etat passe d’abord par la volonté du peuple. Le chef des armées n’exige pas directement la destitution du président islamiste, mais lui donne 48 heures pour répondre favorablement aux Egyptiens.

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