Egypte / Entretien

Mohamed Morsi isolé face à une défiance croissante des partis islamistes et de l'armée

Des manifestants pro-Morsi expriment leur soutien en brandissant des portraits du président égyptien.
Des manifestants pro-Morsi expriment leur soutien en brandissant des portraits du président égyptien. REUTERS/Khaled Abdullah

La responsable de la diplomatie européenne Catherine Ashton lance un appel à la retenue et au dialogue. Mardi, seize personnes ont été tuées au Caire. Un rassemblement d’islamistes pro-Morsi a attaqué près de l’université du Caire. Hasni Abid, directeur du Centre d'étude et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cernam), répond aux questions de RFI.

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RFI : Mohamed Morsi continue de clamer sa légitimité, lui qui a été porté au pouvoir il y a un an maintenant. Pourquoi une telle mobilisation ? Est-ce que les islamistes sont aujourd’hui en capacité de rester à la tête du pays ?

Hasni Abid : Il y a une mobilisation parce qu’il y a un échec. Un échec dans la gestion des islamistes. Certes, ils ont réussi les élections. Mais ils n’ont pas réussi à respecter, à réaliser, les objectifs de la révolution sur le plan politique. Le président Morsi n’a pas réussi à se profiler en tant que président de tous les Egyptiens. Il n’a pas réussi la réconciliation. Sur le plan économique, jamais l’Egypte n’a été dans une situation aussi déficitaire. C’est une asphyxie totale et, bien sûr, l’impasse politique s’ajoute aux difficultés économiques et sociales, ainsi que sur une bonne partie de ce que l’on appelle l’Egypte profonde, qui se sent délaissée par le pouvoir des Frères musulmans.

La base ne soutient plus Mohamed Morsi ?

La base est divisée. Mardi 2 juillet, Mohamed Morsi a eu la mémoire courte. Parmi ceux qui demandent aujourd’hui son départ, il y en a beaucoup qui ont voté pour lui. En tout cas, contre le candidat des anciens régimes. Aujourd’hui, ils se retournent contre lui parce qu’il ne remplit plus la feuille de route sur laquelle les Egyptiens ont voté pour lui. La mobilisation des Frères musulmans, elle, est intacte. Mohamed Morsi bénéficie de soutiens très importants. Je dirais même qu'en l’écoutant, j’ai l’impression que lui et ses sympathisants attendaient ce moment-là, ce face à face avec l’armée. Jamais l’Egypte n’a été aussi divisée.

Quelle est la faute de Mohamed Morsi ? Avoir voulu contrôler tous les pouvoirs ?

Oui. Beaucoup des forces de l’opposition n’ont pas voulu se joindre à lui. L’opposition n’a pas voulu nouer le dialogue avec Mohamed Morsi à ces conditions. Donc, il s’est retrouvé seul. C’est un président isolé. Il a commencé, bien sûr, à mettre ses sympathisants à des postes-clé. La dernière grande maladresse a été de nommer un membre de la Jamaa Islamiya à la mairie de Louxor, ce groupe étant responsable de l’attentat qui avait pris pour cible cette ville touristique. L’armée n’a pas pardonné cela. S’ajoute bien sûr l’appel à la désobéissance civile, c'est-à-dire à une paralysie de l’Etat, la fin des prérogatives de l’armée et de ses privilèges. Il est important pour l’armée de sauver l’honneur, de laver cet affront. Je pense que l’armée doit absolument réfléchir à une option de sortie, tout en s'assurant de ne pas paraître comme putschiste. Les militaires se souviennent qu’ils ont commis beaucoup d’erreurs lors de leur gestion politique, après le départ de Moubarak.

Est-ce ainsi que l’on peut interpréter ces entretiens au Caire, puisque l’opposition annonce que son représentant, Mohamed el-Baradeï, se serait entretenu avec le chef des forces armées ?

Mohamed El-Baradeï a un atout. Il bénéficie d’une certaine sympathie. Son réservoir de popularité est toujours intact, hormis, bien sûr, auprès des islamistes. Il était le candidat préféré de l’armée. Il a toujours eu une seule ligne, réclamant une nouvelle Constitution, en anticipation des élections législatives puis présidentielle. L'armée a fait tout l’inverse. Aujourd’hui, l’armée égyptienne tient beaucoup au formalisme, c'est-à-dire à la mise en scène, à l'habillage acceptable, même sur le plan juridique, justifiant une reprise en main du pouvoir.

Alors justement, vous citiez tout à l’heure cette grande solitude de Mohamed Morsi. La Jamaa Islamiya conseille d’accepter la tenue de la présidentielle. Le président égyptien est-il aussi lâché par ses alliés islamistes ?

Oui. Le groupe islamiste sort ce communiqué, mais aussi le parti Al-Nour qui a fait 26% tout de même lors des dernière élections. On sait que les islamistes, qui sont à droite des Frères musulmans plus radicaux, sont aussi divisés. Face à cette mobilisation inédite de la rue égyptienne, les islamistes aussi, en dehors des Frères musulmans, tiennent absolument à ne pas paraître comme anti-peuple. Ils savent que l’armée n’hésitera pas, s’il le faut, à mettre de l’ordre pour répondre aux aspirations de la population égyptienne.

Pour les Frères musulmans, une influence au-delà des frontières égyptiennes peut-elle aussi avoir des effets, en Tunisie par exemple ?

Absolument ! Ça veut dire que les Tunisiens font profil bas aujourd’hui. La Constitution a de la peine à sortir. Les membres d’Ennahda vont faire un effort, ils vont accélérer, surtout à la veille d'une visite du président français, pour au moins s’accorder sur une Constitution. Aujourd’hui, avec les difficultés de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, avec les difficultés des Frères musulmans, on voit bien que l’islamisme politique n’est pas une fatalité. C’est une option à essayer. Elle a peut-être montré son échec en Egypte, après un an et quarante-huit heures. En Tunisie, on voit bien que sans un gouvernement élargi, sans s’associer à d’autres formations politiques, elle n’a aucune chance de ramener le pays vers un stade plus avancé en termes de démocratisation et surtout de transition économie.

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