Egypte / Entretien

Henry Laurens sur RFI: «Le général al-Sissi joue la carte d’un parti de l’ordre»

La sécurité a été renforcée au Caire après l'appel des islamistes à des manifestations massives «contre le coup d'Etat».
La sécurité a été renforcée au Caire après l'appel des islamistes à des manifestations massives «contre le coup d'Etat». REUTERS/Asmaa Waguih

En Egypte, une bombe a été lancée, ce mercredi matin 24 juillet, contre un commissariat de police dans une province du nord du Caire. Une action qui marque les esprits après les attaques de ces derniers jours dans le Sinaï. Il y a bien sûr aussi, avec ces manifestations ininterrompues ces dernières semaines surtout au Caire, des rassemblements, des cortèges, et des affrontements. La crise égyptienne est-elle en train de changer de visage ? Entretien avec Henry Laurens, historien, auteur de nombreux ouvrages sur la région.

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RFI : La contestation politique en Egypte est-elle en train de prendre le chemin de la lutte armée ?

Henry Laurens : Apparemment, non. On est plutôt sur une épreuve de force. Il s'agit de savoir si, du côté des Frères musulmans, la contestation va ou non s’épuiser.

Pourtant ce mercredi matin, on a entendu ce discours du chef de l’armée égyptienne, le général al-Sissi. Il a appelé la population à descendre dans la rue, à manifester mais aussi à lui donner mandat pour mettre fin à la violence et au terrorisme. Comment doit-on interpréter ce discours ?

L’ancien régime du président Moubarak se félicitait d’avoir créé la stabilité dans le pays. Et il y a certainement en Egypte un fort désir dans l’ensemble de la population d’un retour à cette stabilité. En quelque sorte, al-Sissi joue un peu la carte de ce qu’on appellerait en Europe, d’un parti de l’ordre. Mais ce que l’on sait, évidemment à distance, c’est que les Frères musulmans sont très nettement minoritaires dans le pays.

Pourtant, la majorité dans les urnes leur avait été donnée…

Oui, mais il y a quelques mois et selon certains réseaux. Mais dans les grandes villes, ils sont nettement minoritaires. La meilleure preuve, c’est qu’ils n’arrivent pas à mobiliser autant de gens dans la rue que leur adversaire.

On a vu ces dernières semaines plusieurs attaques dans le Sinaï, des attaques meurtrières qui visent en particulier l’armée. On a vu ce mercredi matin un commissariat de police attaqué dans la vallée du Nil. Est-ce qu’il y a moyen de savoir qui sont les groupes qui se cachent derrière ces différentes attaques ?

Il faut distinguer le Sinaï du reste du pays. C’est une vieille histoire qui remonte à déjà plusieurs dizaines d’années, qui a commencé sous le régime de Moubarak. Cette région est passée pratiquement en état d’insoumission à la suite des différents trafics, des trafics de drogue ou de personnes, des trafics d’armes, etc. Ensuite, le Sinaï a pris un caractère jihadiste religieux. Dans le reste du pays, même déjà sous l’ancien régime, en particulier dans la vallée, le pouvoir avait du mal à contrôler totalement la situation. Là, il y a, en effet, un risque de terrorisme, comme on l’a vu à Mansoura aujourd’hui. Mais en même temps, on peut aussi penser que le pouvoir en place va jouer aussi la carte du terrorisme pour rallier à lui la très grande majorité de la population.

Et précisément au soir du 3 juillet, quand Mohamed Morsi a été destitué, beaucoup d’analystes s’étaient interrogés sur le risque d’un scénario à l’Algérienne. Est-ce qu’avec les événements de ces dernières heures, justement à Mansoura, on ne va pas dans ce sens ?

Ce n’est pas possible pour un historien de faire des prédictions. En général, il va se faire démentir par les faits. Mais ce que l’on peut dire, c’est que l’Egypte a connu dans les années 1990 une très grande vague de terrorisme menée par le Gamaa al-Islamiya, c’est-à-dire un mouvement issu des Frères musulmans mais distinct des Frères musulmans. Et cette vaste offensive a échoué. Ils avaient été amenés à la fin des années 1990 à proclamer eux-mêmes un cessez-le-feu. Et a priori, si on repart dans cette voie, le nouveau pouvoir a les moyens de les défaire comme il y a eu la défaite des mouvements armés dans les années 1990.

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Pour aller plus loin :

Paix et guerre au Moyen-Orient, de Henry Laurens, chez Armand Colin

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