Liban

Le Liban, champ de bataille entre Riyad et Téhéran

Des partisans du Hezbollah tentent d'éteindre l'incendie provoqué par l'attentat dans le sud de Beyrouth qui a fait au moins 18 morts ce jeudi 15 août.
Des partisans du Hezbollah tentent d'éteindre l'incendie provoqué par l'attentat dans le sud de Beyrouth qui a fait au moins 18 morts ce jeudi 15 août. REUTERS/Hasan Shaaban
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Au Liban, l'attentat contre le fief du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth a ravivé les pires souvenirs de la guerre civile. La région avait été la cible de tirs de roquettes, le 26 mai dernier et une explosion à la voiture piégée avait eu lieu le 10 juillet mais n'avait fait que des blessés. Cet attentat, le plus meurtrier en 30 ans, a été revendiqué par un groupuscule totalement inconnu se réclamant des rebelles syriens. Les autorités libanaises, elles, avaient pointé du doigt Israël.

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De notre correspondant à Beyrouth,

Les auteurs de l'attentat à la voiture piégée contre la banlieue sud de Beyrouth ont voulu faire le plus de victimes et de destructions possibles, et ils ont réussi. Vingt-quatre morts et plus de 330 blessés, dont certains gravement atteints. Les dégâts sont considérables.

La rue où l'explosion s'est produite est complètement dévastée, comme frappée par un séisme. Le ministre de l'Intérieur, Marwan Charbel, n'a pas exclu que l'attentat soit l'œuvre d'un kamikaze. Cette attaque a visé un quartier de la banlieue sud de Beyrouth, un fief du Hezbollah.

La région avait déjà été la cible de tirs de roquettes, le 26 mai, et de l'explosion d'une voiture piégée, le 10 juillet, qui n'avait fait que des blessés. En outre, des bombes avaient explosé au passage de convois du Hezbollah circulant sur la route Beyrouth-Damas, dans la plaine orientale de la Békaa.

La crise syrienne en toile de fond

Ces développements interviennent alors que les Libanais sont profondément divisés sur la crise syrienne. Depuis qu'il a annoncé son engagement sur le terrain aux côtés des troupes du président Bachar el-Assad, et sa participation décisive à la bataille de Qoussair, dans le centre de la Syrie, le Hezbollah est considéré comme un ennemi à abattre par les insurgés syriens. Plusieurs groupes rebelles ont juré de « le pourchasser » dans ses propres fiefs.

Mais le chef du Courant patriotique libre (CPL), le général chrétien Michel Aoun, a critiqué vendredi ceux qui estiment que son allié chiite paye le prix de son engagement en faveur du régime Assad. « Tout le monde veut la tête du Hezbollah, il est très difficile de savoir qui se cache derrière cette attaque », a-t-il affirmé.

Pourtant, l'attentat a été revendiqué une heure après l'explosion par un groupe de rebelles syriens portant une forte connotation sunnite, la « brigade d'Aïsha la mère des croyants », du nom de l'épouse favorite du prophète. Une vidéo publiée sur Youtube montre un homme masqué, entouré de deux complices en armes et cagoulés eux aussi, appelant les Libanais à rester à l'écart des régions du Hezbollah.

« Hassan Nasrallah, nous t'envoyons notre deuxième puissant message, car tu ne comprends toujours pas », affirme l'homme cagoulé. Le Conseil de sécurité aussi laisse entendre que l'attentat serait lié à la crise syrienne. Condamnant « fermement » l'attentat, le Conseil a appelé les Libanais à « s'abstenir de toute implication dans la crise syrienne ». « Les membres du Conseil de sécurité appellent tous les Libanais à sauvegarder l'unité nationale face aux tentatives de nuire à la stabilité du pays », ajoute le texte.

Israël accusé

Mais les responsables libanais, même au plus haut sommet de l'Etat, ont ignoré la revendication du groupe rebelle syrien et ont pointé un doigt accusateur en direction d'Israël. Le président de la République, Michel Sleimane, a qualifié l'attentat d'« acte lâche », l'imputant à Israël qui tente, selon lui, de déstabiliser le Liban. Le chef druze Walid Joumblatt est du même avis. « Cet attentat a été perpétré par Israël pour se venger du Hezbollah après son échec lors de la guerre de juillet 2006 », a-t-il dit.

Le Hezbollah, lui, affirme être la cible d'une campagne de dénigrements et de pressions, antérieure à l'annonce de sa participation au conflit syrien. Une participation qui est intervenue, selon lui, bien plus tard que celles d'autres parties libanaises, qui soutiennent les rebelles syriens en armes, argent et combattants, depuis le début de la crise.

Le Hezbollah rappelle, dans ce cadre, la saisie au Liban, en mai 2012, du navire Lutfallah 2, chargé d'une cargaison de 60 tonnes d'armes destinées aux insurgés syriens, et la mort de 17 islamistes sunnites libanais, tombés dans une embuscade de l'armée régulière à Tal Kalakh, en Syrie, en octobre de la même année.

Un conflit élargi à l'Arabie Saoudite et à l'Iran

Lors d'une interview accordée à une chaîne de télévision panarabe, mercredi soir, Hassan Nasrallah a dénoncé ce qu'il a appelé une  « guerre totale » menée contre sa formation par certains pays arabes et européens, pour le compte d'Israël et des Etats-Unis. Il a notamment évoqué, dans ce registre, les récentes sanctions prises par les Etats du Golfe contre les expatriés libanais sympathisants de son parti, la décision de l'Union européenne d'inscrire l'aile militaire du Hezbollah sur sa liste noire et « l'instrumentalisation » du Tribunal spécial pour le Liban chargé de juger les assassins de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri.

Pour Hassan Nasrallah, cette campagne s'est dernièrement manifestée dans les tentatives de former un nouveau gouvernement libanais d'où il serait exclu, ce qu'il refuse catégoriquement. Pour ses détracteurs, le Hezbollah agit comme un Etat dans l'Etat et prend des décisions unilatérales susceptibles d'entraîner le Liban dans le conflit syrien.

Au delà de leur dimension locale, les tensions au pays du cèdre s'inscrivent aussi, et surtout, dans le cadre d'un grand jeu régional, où l'Arabie Saoudite et l'Iran, appuyés respectivement par les Etats-Unis et la Russie, s'affrontent par acteurs locaux interposés.

Le Liban ne serait donc qu'un champ de bataille supplémentaire, avec ceux de Syrie et d'Irak, où ces puissances régionales, et leurs mentors internationaux, s'affrontent férocement. Le danger est qu'à un moment donné le point de rupture soit atteint et que le pays sombre de nouveau dans la guerre civile, comme son voisin syrien.

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