Entretien

Syrie : «le régime de Damas joue sur les contradictions» au sein de la communauté internationale

Un homme se prépare à manifester devant l'immeuble des Nations unies à New York, le 21 août 2013. Des mannequins enveloppés dans des linceuls évoquent les milliers de morts en Syrie.
Un homme se prépare à manifester devant l'immeuble des Nations unies à New York, le 21 août 2013. Des mannequins enveloppés dans des linceuls évoquent les milliers de morts en Syrie.

« Questions sur un massacre », c’est la une du journal Libération de ce jeudi 22 août. Un titre qui résume bien les terribles évènements de Syrie. Des centaines, voire des milliers, de personnes auraient succombé à des gaz neurotoxiques. L’opposition syrienne accuse les forces du régime qui bombardent massivement depuis deux jours les banlieues de Damas contrôlées par la rébellion. Le régime dément. Ziad Majed, professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris, répond aux questions de RFI.

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RFI : Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni d’urgence, mercredi soir à New York. Il réclame toute la lumière sur ce qui s’est passé, mais n’a même pas pu adopter de déclaration formelle, étant donnée l’opposition de la Russie. Comment les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne peuvent-elles être aussi impuissantes face aux alliés de Damas au sein du Conseil de sécurité, la Chine et la Russie ?

Ziad Majed : En fait, c’est le dilemme qui se pose depuis le début de la révolution syrienne, il y a deux ans et demi. Il y a une position russe qui refuse de céder ou de se compromettre pour des raisons différentes. Moscou souhaite revenir sur la scène internationale comme la puissance incontournable. Il y a l’expérience libyenne. Il y a en même temps un sentiment que l’Occident n’est pas tout à fait ferme dans ses positions par rapport à la Syrie, ce qui garde à la Russie une marge de manœuvre assez importante.

Donc il y a une complexité au niveau des relations internationales quand il s’agit de la Syrie. Mais aujourd’hui, on est dans une configuration qui devient plus éthique et politique que seulement dans un point de vue de relation internationale. Il y a un massacre qui est le plus grand depuis Halabja en Irak (en 1988, ndlr) par Saddam Hussein qui avait attaqué les Kurdes avec l’arme chimique. On parle de près de 1 300 morts. Donc le régime syrien a non seulement franchi la « ligne rouge » qu'Obama avait évoqué il y a quelques mois mais, en plus, c’est juste à côté de la capitale. Et au moment où il y a une commission des Nations unies sur place, qui n’a pas pu se rendre sur les lieux et qui jusqu’à maintenant n’a pas reçu des ordres des Nations unies pour négocier avec le régime une visite des lieux concernés.

Est-ce que ce timing n’est pas un peu bizarre ? Le fait que le régime syrien aurait utilisé des armes chimiques, justement au moment où les experts de l’ONU se trouvent sur place ? Ou est-ce une provocation ? Est-ce que le régime se croit désormais tout permis ?

Tout à fait. D'un côté, le régime croit d’un côté que tout est permis au vu de toutes les hésitations et du soutien qu’il a de la Russie et de l’Iran. Et en même temps ce n’est pas une stratégie récente. C’est-à-dire que le régime syrien, dans le passé, même du temps du père (Hafez el-Assad, ndlr), a toujours justifié et a toujours essayé de tester des volontés politiques, que ce soit dans la région ou au niveau international, au timing qui paraît le plus bizarre.

On se rappelle même des vagues d’assassinats qui ont eu lieu au Liban, il y a quelques années. Il y avait des assassinats qui avaient lieu le jour même où le Conseil de sécurité devait se réunir pour discuter de l’enquête qui se déroulait au Liban sur les assassinats. Donc, c’est un régime qui essaie toujours de montrer qu’il ne cède pas, qu’il est capable de continuer. Il y a un sentiment qui s’installe au sein du régime à Damas, que les Etats-Unis ne sont pas suffisamment sérieux pour aller plus loin, qu' ils sont peut-être satisfaits ou au moins confortés par les positions russes pour trouver une justification, pour ne pas agir. Et qu’en même temps, les Européens - Paris et Londres -, qui apparaissent beaucoup plus fermes et décidés à aller un peu plus loin dans la fin de ce massacre en Syrie, n’ont pas les moyens seuls, sans la couverture américaine.

Donc ce régime là joue sur ce genre de contradictions. Et il profite toujours d’une impunité qui jusqu’à maintenant a fait plus de 100 000 morts, peut-être beaucoup plus parce qu’il y a 200 000 disparus et détenus.

Mais d’après vous, qu’est-ce qui empêche Washington d’intervenir ? Barack Obama avait dit qu’il y avait une limite à ne pas franchir, la « ligne rouge ». Or hier, les Américains ont affirmé qu’ils ne voulaient même plus parler de « ligne rouge ». Est-ce le fait que les rebelles syriens, s’ils arrivaient au pouvoir, ne soutiendraient pas les intérêts des Etats-Unis? C'est cela qui freine les Américains ?

Je ne pense pas. Les justifications américaines évoluent avec le temps. Au début, on parlait du fait qu’Obama en avait un peu marre du Moyen-Orient. Qu'après l’expérience irakienne douloureuse pour les Américains, plus l'échec en Afghanistan, Obama ne veut plus intervenir dans la région. Il a laissé faire la Libye puisqu’il ne prenait pas le leadership. Mais maintenant, c’est fini. Il y a aussi des priorités américaines dans la région. Il y a d’un côté, maintenant, les négociations israélo-palestiniennes. Il y a la situation en Egypte, l’Egypte étant un allié principal de Washington dans la région . Il y a la sécurité d’Israël, que les Américains ne souhaitent pas voir menacée.

Les Américains ne veulent pas d'une déstabilisation, d’autant plus que tant que le conflit tire les Iraniens, les épuise dans un certain sens, et attire aussi des membres d’al-Qaïda ou d’autres réseaux que les Américains combattent, c'est tant mieux qu’ils se neutralisent. Il y a à Washington une « realpolitik » qui ne veut pas voir l’aspect éthique de la chose. En plus, les justifications, au début, c’était qu’on ne connaissait pas l’alternative au régime de Damas. Après, c’était qu’il y avait des groupes jihadistes qui commençaient à s’installer, maintenant c’est qu’on ne connaît pas la fidélité politique du futur régime. Mais tout cela cache un peu un malaise, une possibilité de s’éloigner de toute cette région pour les Américains. Et en même temps, ils ont leurs priorités qui ne prennent pas en considération jusqu’à maintenant les 110 000 morts dans ce pays.

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