Irak

De Mossoul à Erbil, l’exode des réfugiés au Kurdistan irakien

Des familles de Mossoul arrivent au checkpoint avant de gagner Erbil, capitale du Kurdistan irakien, le 12 juin 2014.
Des familles de Mossoul arrivent au checkpoint avant de gagner Erbil, capitale du Kurdistan irakien, le 12 juin 2014. REUTERS/Stringer

Des milliers de familles venant de Mossoul sont entrées au Kurdistan Irakien. Mossoul est tombée cette semaine aux mains de rebelles qui comptent parmi eux des tribus et des membres de l’Etat islamique d’Irak. Il y aurait près de 200 000 déplacés à Dohuk et 100 000 à Erbil. Reportage.

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Avec notre envoyée spéciale à Erbil, Angélique Férat

La situation est confuse car tout le monde s’attend au pire. Les familles qui arrivent à Erbil viennent pour beaucoup de Mossoul, principale ville du Nord, prises par les rebelles lundi 10 juin. Elles racontent toutes la même chose : aujourd’hui, à Mossoul, la vie est redevenue normale.

« Des héros »

Il n'y a pas d’attentats, ni de combats. Les banques et les bâtiments publics sont gardées, les ponts ouverts, les ordures sont ramassées, les services ont été rétablis. L’électricité fonctionne presque sans arrêt. Les plots de béton sont petit à petit enlevés. Bref, un rêve pour beaucoup d’Irakiens. Cet employé de l’université va même jusqu’à qualifier les jihadistes de « héros » car « tout va mieux qu’avant », affirme-t-il : « Il y a de l’électricité, de l’essence, la situation est bonne. Il y a des fruits, les routes sont ouvertes les rues sont nettoyées. A l’entrée de Mossoul, ils ont mis une affiche qui indique "Etat islamique". On reste ici à Erbil jusqu’à dimanche. Si la situation reste la même, on retourne à Mossoul. »

Tous ne sont pas aussi enthousiastes. « Les rebelles contrôlent la ville, témoigne cette vieille femme. Ce jeudi, ils ont annoncé qu’ils créaient un nouveau gouvernement et nommaient un nouveau gouverneur de Mossoul. Ils nous ont dit "retournez chez vous, retournez au travail dès la semaine prochaine". Ils ne nous laissent pas entrer dans la ville d’Erbil si on ne connait pas quelqu’un, un ami ou de la famille. On reste ici au checkpoint. S’ils ne nous laissent pas passer, on repart à Mossoul. »

Certaines familles sont bloquées depuis plusieurs jours. Un camp a été ouvert mercredi. Les gens peuvent se reposer sous une tente, des ONG distribuent de l’eau, des sandwiches, des couvertures pour la nuit. Pour ceux qui ne veulent pas bouger avant que tout soit rentré dans l’ordre, que l’armée irakienne soit revenue. Comme ce Turkmène. Il avoue que les rebelles n’ont pas été menaçants, mais il ne se voit pas rentrer dans une ville tenue par des islamistes.

Le souvenir de Fallouja

En fait, c’est la peur et l’incertitude qui ces familles à l’exode, loin de leurs maisons. Pas la peur des rebelles qui comptent pourtant dans leurs rangs des membres de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Car, même s’ils ne les aiment pas et qu’ils redoutent des exactions, les déplacés admettent que les rebelles sont très respectueux et disciplinés. « Les rebelles islamistes ne nous ont pas attaqués. Au contraire, ils nous ont aidés avec du pétrole ou de l‘eau », disent-ils.

« On ne sait pas ce qui va se passer. Un jour, on est retournés à Mossoul, et on a vu que tout allait bien. Mais on a peur des frappes aériennes que le Premier ministre a menacé de lancer », « il l’a déjà fait à Fallouja et des centaines de civils sont morts », rappelle une femme.

Mossoul vit depuis dix ans au rythme des attentats, des extorsions, des menaces de morts lancés par Al-Qaïda. La peur domine de voir la région s’embraser encore une fois.

Chez les Kurdes, l'union semble désormais faire la force

Avec notre correspondant à Istanbul, Jérôme Bastion

La « blitzkrieg », ou guerre-éclair, de l’Emirat Islamique d’Irak et du Levant aura au moins eu ceci de bon que les Kurdes des trois pays - Turquie, Irak et Syrie - décident enfin d’unir leurs forces contre un ennemi commun, et transfrontalier comme eux. Jusque-là, malgré la menace bien réelle qui faisait déjà peser sur eux les jihadistes, les Kurdes de la Rojava ou Djezire syrienne étaient isolés et abandonnés à leur sort par l’administration régionale kurde d’Irak du nord, qui avait creusé de larges tranchées pour sceller la frontière.

L’heure est désormais à l’union sacrée et à la mobilisation générale. Avec le PKK turc, les Kurdes des trois pays ont décidé d’unir leurs forces et de faire cause commune contre la menace islamiste pour défendre leur Kurdistan, irakien aujourd’hui et sans doute syrien demain.

Hier, les Peshmergas kurdes irakiens ont repris à l’Etat islamique en Irak et au Levant la ville de Kirkouk, qu’ils n’avaient jusque-là jamais contrôlée mais toujours convoitée ; ce qui leur permet, au passage, de mettre la main sur des champs de pétrole stratégiques. Ils consolident les limites de leur région autonome, bien déterminés à ne pas laisser les jihadistes de tous poils (qui n’ont jamais fait mystère de leur objectif de les soumettre) leur voler leur indépendance. Mais il est très peu probable qu’ils répondent, au-delà des limites de leur territoire, aux appels du pied de Bagdad, avec qui de sérieux contentieux perdurent. En revanche, et c’est un paradoxe historique, leur résistance constituera une zone tampon fort utile pour la Turquie.

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