Irak

Progression de l'EIIL en Irak: la revanche des sunnites?

Des combattants de l'EIIL à Ramadi en mars dernier. Photo extraite d'une vidéo de propagande.
Des combattants de l'EIIL à Ramadi en mars dernier. Photo extraite d'une vidéo de propagande. AFP PHOTO / HO / AL-FURQAN MEDIA
Texte par : RFI Suivre
16 mn

Les forces de sécurité irakiennes ont commencé à « nettoyer » certaines villes des « terroristes », assure le Premier ministre al-Maliki, en référence au groupe de jihadistes  qui a pris le contrôle d'une grande partie du territoire ces derniers jours. Le dignitaire chiite le plus important du pays, le grand ayatollah Ali al-Sistani, appelle les Irakiens à prendre les armes. Si le président américain assure qu'il n'enverra pas de troupes au sol, il dit étudier un éventail d'options pour les jours à venir. En attendant, les combattants de l'EIIL se rapprochent de Bagdad, irrémédiablement. Comment l'Irak a-t-il pu en arriver là ?

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Les insurgés qui font vasciller l'Irak depuis quatre jours appartiennent à l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). On estime à 6 000, voire 10 000, le nombre de ses membres. Leur chef se nomme Abou Bakr al-Baghdadi. Il est le créateur de l'EIIL.

Ses intentions, Abou Bakr al-Baghdadi ne les a jamais cachées : il veut créer un Etat islamique aussi vite que possible. Peu importe ses frontières. Son groupe contrôle désormais une partie de la Syrie et une partie de l'Irak. Mais à lui seul, l'EIIL n'a pas pu faire fuir l'armée irakienne de Nouri al-Maliki. C'est en s'alliant avec les grandes tribus sunnites du pays que sa progression en Irak a pu être aussi fulgurante.

Ce qui explique la rapidité des évènements, c'est en effet la colère des sunnites irakiens. Laissés-pour-compte, brimés par les chiites dès que ces derniers ont pris le pouvoir, ils ont souvent tendu la main au Premier ministre chiite, mais c'était peine perdu. Des milliers d'officiers supérieurs ont été exclus de l'armée sans rémunération. Toutes les grandes figures sunnites du pays sont soit recherchées, soit prisonnières. Lassés, les sunnites ont pris les armes.

A Mossoul, « il n'y a aucune menace sur les citoyens »

En Irak, les sunnites représentent 40% de la population. Ils se sont alliés de guerre lasse à l'EIIL. En somme, ils prennent leur revanche. Les insurgés tiennent déjà depuis plusieurs mois l'essentiel de la province d'al-Anbar, avec des villes importantes comme Fallouja ou Ramadi. Ils tiennent depuis trois jours la seconde ville d'Irak, Mossoul, dans la province de Ninive - riche en ressources pétrolières.

« La situation dans la ville est très calme depuis que l'EIIL a pris le contrôle, assure Ammar el-Jarrah, un habitant joint par RFI. Il n'y aucune activité militaire dans Mossoul. La circulation, qui était très perturbée, commence à être rétablie. L'EIIL protège aussi les administrations et surveille toute tentative d'attaque contre les banques, les institutions financières ou gouvernementales, et leurs employés. »

Selon ce riverain, les membres de l'EIIL « se comportent très bien avec les habitants. Il n'y a aucune menace sur les citoyens. D'ailleurs, plusieurs familles qui avaient fui au Kurdistan sont revenues. Ils essaient de remettre en route les services de l'eau et l'électricité dans les services administratifs et dans les quartiers sinistrés. Il y a de grandes files d'attente devant les stations-service, et l'EIIL essaie de rétablir la fourniture en carburant. »

A Kirkouk « les gens souffrent énormément »

Un combattant pershmerga du Kurdistan autonome à Aski kalak, à 40 kilomètres d'Erbil, le 13 juin 2014.
Un combattant pershmerga du Kurdistan autonome à Aski kalak, à 40 kilomètres d'Erbil, le 13 juin 2014. AFP PHOTO/SAFIN HAMED

Au Nord toujours, les jihadistes menacent à présent Kirkouk, région elle aussi riche en pétrole. Mais là-bas, ils se sont arrêtés pratiquement à la périphérie de la ville. Face à eux : les redoutables peshmergas, 250 000 hommes, combattants kurdes aguerris, que le régime de Saddam Hussein n'avait jamais pu vaincre. Ils forment le fer de lance des Kurdes irakiens, qui ont toujours convoité Kirkouk et qui ont profité de la situation pour investir la ville.

« Ce vendredi, la situation à Kirkouk est différente par rapport à d’habitude, explique Ibrahim, un habitant joint par RFI. Il y avait peu de monde sur les marchés, les commerces tournent au ralenti, les prix des produits de première nécessité ont augmenté de 20% à 30%, et les bonbonnes de gaz coûtent deux fois plus cher. Kirkouk, 900 000 habitants, est toujours alimentée en eau et en électricité. Mais ce n’est pas le cas des villages alentour. Il y a des coupures à al-Hawija et dans plus de vingt villages agricoles de la région. »

Et d'ajouter : « Les gens souffrent énormément. Ces villages se trouvent sur une ligne de démarcation, avec d’un côté des soldats kurdes, des peshmergas, et de l’autre les combattants de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Sur place, nous avons vu des véhicules de la Croix-Rouge, qui tentent d’entrer dans ces villages pour porter assistance aux populations. Mais des hommes armés de l’EIIL sont déployés dans la région. »

Mobilisation pour protéger la capitale irakienne

Des volontaires irakiens ont rejoint l'armée pour combattre les jihadistes sunnites dans le pays. Bagdad, le 13 juin 2014.
Des volontaires irakiens ont rejoint l'armée pour combattre les jihadistes sunnites dans le pays. Bagdad, le 13 juin 2014. REUTERS/Ahmed Saad

Difficile d'imaginer que les Kurdes quitteront désormais Kirkouk. L'ont-ils reconquise à tout jamais ? Une chose est sûre : pour qu'ils la restituent, il faudra la monnayer très cher. Historiquement, la ville était à eux, mais Saddam Hussein a fait déplacer les populations kurdes de Kirkouk pour que la cité devienne sunnite. En somme, dans cette affaire, il y a pour l'instant un gagnant : les Kurdes, qui jouissaient déjà d'une large autonomie.

Dans le reste du pays, les insurgés continuent de marquer des points. Navi Pillau, Haut Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, exprime sa vive inquiétude à propos d'informations sur des exécutions sommaires. D'autant que les jihadistes ont désormais Bagdad en ligne de mire. Ils peuvent l'attaquer du nord, de l'est et de l'ouest. A l’Ouest, ils avancent à partir de Fallouja, passée sous leur contrôle en janvier et située à 60 km de la capitale. Au Nord et à l’Est, l’attaque est lancée depuis les provinces de Salaheddine et Diayala, territoires conquis ces derniers jours. Pénètreront-ils dans la ville ? Possible, si les sunnites de la capitale décident d'entrer dans la danse.

Jean-Paul Burdy, spécialiste du Moyen-Orient et du Golfe

Mais attention : le Premier ministre, et surtout Ali al-Sistani, plus grande autorité religieuse chiite du pays, ont appelé la population à prendre les armes. Le gouvernement a massivement déployé ses forces dans la cité, et assure que des civils se sont portés volontaires. Et de surcroît, « la parole d'Ali al-Sistani est rare dans le champ politique, et du coup, elle est précieuse, analyse Jean-Paul Burdy, professeur d’histoire à Sciences Po Grenoble et spécialiste du Moyen-Orient et du Golfe. Si la menace sur Bagdad se précise, il est possible qu'il y ait une mobilisation armée de milices chiites issues du sud du pays. »

Les religieux sont là, mais où est l'armée irakienne ?

Déclaration d'Abdul Mehdi al-Karbalai, représentant d'Ali al-Sistani, le vendredi 13 juin 2014 à Kerbala.
Déclaration d'Abdul Mehdi al-Karbalai, représentant d'Ali al-Sistani, le vendredi 13 juin 2014 à Kerbala. REUTERS/Mushtaq Muhammed

Ce vendredi, Bagdad avait des allures de ville fantôme : rues désertes, commerces fermés… les civils préfèrent rester à l’abri dans leurs maisons, d’autant qu’ils ignorent si les forces de sécurité ont les moyens de défendre la population. Les yeux sont rivés vers la ville de Samarra, à 110 km au nord. Elle est au cœur de la lutte. Assaillie par les jihadistes, elle est à majorité sunnite. Mais il s'agit aussi d'une ville sainte chiite. Nouri al-Maliki s'y est rendu pour assister à une réunion de sécurité. 

Où sont les militaires ? L'armée irakienne, 350 000 hommes équipés, dotés de matériel américain, vit une véritable débâcle totale depuis mardi. Sans même parler de la police. Face aux jihadistes, les troupes gouvernementales n’ont opposé aucune résistance.
Elles ont d’ailleurs abandonné leurs positions dans le Nord, préférant utiliser leurs hélicoptères de combat pour prendre la fuite. « C'est la même débandade que ce qui s'est produit dans les rangs de l'armée irakienne lorsque les forces américaines sont entrées en Irak », a affirmé le ministre irakien des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari, dans un entretien au quotidien panarabe à capitaux saoudiens Asharq Al-Awsat. Selon lui, les soldats « ont enlevé leurs uniformes militaires, enfilé des habits civils et sont rentrés chez eux, abandonnant leurs armes et leurs équipements ».

L'armée irakienne est mal entraînée, et surtout corrompue, gangrénée. A Mossoul, selon un spécialiste du Proche-Orient, le doctorant Arthur Quesnay, les officiers chiites avaient l'habitude de faire des affaires en or avec les insurgés. Alors, ils ont été pris par surprise. S'exprimant sur la question ce vendredi, le président américain n'y est pas allé par quatre chemins : « Les Etats-Unis ont investi beaucoup d’argent dans les forces armées irakiennes. Nous avons consacré beaucoup d’efforts pour leur entraînement. Maintenant, elles ne veulent pas se battre ni défendre leurs positions contre des terroristes, certes ardus, mais pas si nombreux que ça. Cela nous indique qu’il y a un problème moral, un problème de dévouement dû aux problèmes politiques que connait le pays depuis très longtemps », considère Barack Obama.

Barack Obama : « Si je donne l’ordre, les mesures doivent être ciblées »

Déclaration de Barack Obama sur l'Irak, vendredi 13 juin 2014 à Washington.
Déclaration de Barack Obama sur l'Irak, vendredi 13 juin 2014 à Washington. REUTERS/Kevin Lamarque

A la décharge de l'armée et des forces de police irakiennes, Nouri al-Maliki a du mal à partager ses prérogatives. Actuellement, il est à la fois Premier ministre, ministre de la Défense et ministre de l'Intérieur. Très embêtés, comme tous les pays voisins, les Américains sont ceux qui ont mis en selle Maliki et décidé de l'exclusion des sunnites. Depuis, ils demandent au Premier ministre de renouer le dialogue avec eux. Mais le mal est fait.

Les Etats-Unis n'enverront pas d'hommes. Ils ont déjà des conseillers sur place et bombarderont probablement l'Irak avec des drones. Par le passé, le consul général pour l'Irak, l'Américain Paul Bremer, avait été un vrai proconsul. Il a largement sa part de responsabilité, puisque c'est lui, à partir de 2003, qui a dissous l'armée irakienne, laissant des centaines de milliers d'officiers et de soldats sunnites sans emploi, avec des familles, voire des tribus à nourrir. C'est aussi lui qui a poussé Maliki à exclure les sunnites de la vie politique irakienne, et à leur refuser des postes dans l'administration.

« Nous voulons nous assurer que nous disposons de toutes les informations nécessaires pour que, si je donne l’ordre d’entrer en action en Irak, ces mesures soient ciblées, précises et efficaces, explique Barack Obama. Nous n’allons pas mettre à nouveau le pied dans une situation où tout va bien quand on est là, mais dès qu’on est reparti, et après avoir fait d’énormes sacrifices, les gens commencent à agir de manière contre-productive pour la stabilité et la prospérité du pays. »

Nouri al-Maliki : « Nettoyer nos chères villes des terroristes »

Les forces de sécurité irakiennes déployées à Kerbala, au sud-ouest de Bagdad, le 13 juin 2014.
Les forces de sécurité irakiennes déployées à Kerbala, au sud-ouest de Bagdad, le 13 juin 2014. REUTERS/Mushtaq Muhammed

Dans cette affaire, les paradoxes ne manquent pas. Téhéran et Washington ont désormais le même ennemi, et ils devront coordonner leurs efforts, si ce n'est déjà fait. Alors qu'en Syrie, ce sont d'irréductibles ennemis. Le département d'Etat américain prend toutefois le soin de le préciser : « Les Etats-Unis ne discutent pas de l'Irak avec l'Iran ».

Alors, assiste-t-on au début de la fin de l'Irak ? Certes, les sunnites en colère sont aujourd'hui alliés à l'EIIL. Mais s'ils obtiennent des gages, ils peuvent tout aussi bien se retourner contre lui. En 2004, lors de la bataille de Fallouja, les sunnites irakiens s'étaient alliés avec al-Qaïda. Mais dès qu'ils avaient obtenu gain de cause auprès du pouvoir central de Bagdad, déjà majoritairement chiite, ces sunnites avaient constitué des « brigades du Réveil », les Sahwa, rémunérées par les chiites et aidées par les Américains, pour bouter hors de la ville les jihadistes. Donc, rien n'est fermé.

Vendredi, par communiqué, le Premier ministre irakien a affirmé que les forces de sécurité avaient « commencé leur travail pour nettoyer nos chères villes de ces terroristes ». Le secrétaire d'Etat américain John Kerry commente : « Il faut que (cette crise) soit un réel avertissement pour tous les dirigeants irakiens. Il est temps pour eux de se rassembler et de se montrer unis. Il ne faut pas permettre que des divisions politiques alimentées par des différences ethniques ou religieuses volent au peuple irakien ce qui a lui a coûté tant de sacrifices ces dernières années. »

→ À (RE)LIRE : De Mossoul à Erbil, l’exode des réfugiés au Kurdistan irakien

Nous sommes face à un désastre stratégique sans précédent, qui aura des conséquences sur le long terme aussi bien en Irak que dans les pays voisins, puisque ces pays sont devenus des vases communicants. C'est une nouvelle phase qui s'ouvre, et nous sommes en train de payer le prix d'une succession d'erreurs stratégiques depuis 2003, et malheureusement, il y aura difficilement de retour en arrière

Karim Emile Bitar, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques

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