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Irak / Entretien

Myriam Benraad: «Sadr joue sur les deux tableaux en Irak»

Le dirigeant chiite Moqtada al-Sadr prend un ton menaçant en promettant de faire trembler la terre sous les pieds des insurgés sunnites.
Le dirigeant chiite Moqtada al-Sadr prend un ton menaçant en promettant de faire trembler la terre sous les pieds des insurgés sunnites. Photo RFI / Angelique Ferat
6 mn

Après deux semaines d’offensive jihadiste en Irak, une voix se fait entendre. C’est le dirigeant chiite Moqtada al-Sadr qui prend un ton menaçant en promettant de faire trembler la terre sous les pieds des insurgés sunnites. Un discours alors que ses combattants défilaient à Sadr City, dans le nord de Bagdad. Myriam Benraad, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales, CERI-Sciences PO, et analyste au Conseil européen sur les relations internationales (ECFR), décrypte la situation.

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RFI : Quel est aujourd’hui le poids de Moqtada al-Sadr en Irak ?

Myriam Benraad : Sadr est très influent auprès de la population la plus défavorisée parmi la communauté chiite. C’est un leader populiste, religieux, qui a su d’ailleurs combiner les deux répertoires, qui a tantôt pris des positions pro-sunnites en soutenant les protestations sunnites dans les provinces d’ Al-Anbar et dans le nord du pays, tantôt qui s’est illustré par ses prises de position un peu plus sectaires. On sait que l’armée du Mahdi a été impliquée dans un certain nombre de violences anti-sunnites. Par ses déclarations, il essaie de se positionner dans le jeu chiite, puisqu’on parle d’un possible remplacement de Maliki qui, d’ailleurs lui-même, a fait des déclarations très fortes en disant qu’il refusait un gouvernement d’unité nationale et qui jouera son va-tout pour conserver son poste. Donc Sadr essaie de se positionner aussi par rapport à l’Iran, puisque l’Iran est dans une logique aujourd’hui clairement militariste en Irak. Il y a ainsi un jeu double du côté de Sadr. Mais c’est aussi une manière de montrer à la population sunnite, qui l’a longtemps soutenu, qu’il est capable lui aussi, dans les rangs de la communauté chiite, d’opposer une résistance aux jihadistes.

Pour l’instant, ses hommes de l’armée du Mahdi sont restés en retrait. Comment l’expliquer ?

Ce sont les pressions de l’Iran essentiellement. Il y avait eu un siège militaire de Bagdad dans la ville de Bassora, au sud, qui est un haut lieu de sadrisme en Irak, qui avait donc confronté les troupes de Maliki et l’armée du Mahdi de Sadr. Cette armée du Mahdi était alors assez affaiblie. Ensuite, il y a eu un certain nombre de pressions iraniennes pour faire désarmer l’armée du Mahdi, car l’intérêt de l’Iran n’était pas que les chiites en Irak s’entredéchirent. La politique de Téhéran est de maintenir une cohésion chiite la plus large possible, avec un appel aux chiites d’ailleurs à reformer la grande alliance qu’ils avaient pu constituer à partir de 2005 et qui s’est peu à peu effritée sous le poids des divisions irakiennes. Aujourd’hui, Sadr fait le jeu de l’Iran, en annonçant la disposition de ses combattants à réarmer et à aller affronter les jihadistes, mais c’est aussi une stratégie sur le jeu politique irakien qui consiste à se mettre en avant face à l’échec qu’il attribue à Maliki, parce que Sadr fait partie des principaux adversaires chiites de Maliki.

Jusqu’à envisager une représentation à Bagdad. C’est possible ?

C’est très peu probable. Sadr n’est clairement pas l’homme de la situation du fait de son action qui a été encore une fois controversée entre soutien aux sunnites et prises de positions sectaires et puis le passif de l’armée du Mahdi qui a été impliquée dans des violences anti-sunnites assez massives. Donc il n’est pas l’homme de la situation, ni aux yeux des chiites, ni aux yeux de Téhéran qui est en train de chercher, aussi sous la pression des Américains, un remplacement de Maliki, mais au sein du parti Dawa, au sein du parti du Premier ministre. Tout cela est un jeu très complexe. Mais je ne pense pas que Sadr soit en tout cas un nom crédible pour éventuellement prendre la succession de Maliki.

Ce sont des déclarations ou est-ce que ça risque vraiment d’être suivi des faits, avec des colonnes de ces hommes de l’armée du Mahdi qui partent vers les villes conquises par les jihadistes ?

Vu la gravité des événements, on ne sera plus dans le seul domaine de la déclaration comme cela a pu être le cas par le passé, parce que c’est vrai que Sadr se caractérise par son populisme, il sait haranguer les foules, il sait prendre des positions qui font du bruit, mais là, vu les circonstances et vu qu’il a conservé un fort potentiel mobilisateur, il est très probable qu’on aille vers un affrontement et que les troupes sadristes, qui restent loyales à Sadr, prennent les armes contre les jihadistes surtout s’il devait y avoir une percée à Bagdad.

Dans ses déclarations il s’est également déclaré hostile à l’arrivée d’experts américains, hostile aussi à l’observation du territoire. Est-ce que tout cela ne va pas un peu contre ses liens avec l’Iran ?

Non, parce qu’il fait le distinguo très clairement entre l’intervention iranienne sur laquelle il ne s’exprime pas, et l’interventionnisme, somme toute très limité, des Etats-Unis. Il a condamné l’envoi des conseillers militaires américains sur le terrain mais il ne dit pas mot de l’envoi par les Iraniens d’un certain nombre de troupes sur le terrain, en tout cas à la frontière, ni de l’usage du système de surveillance par les Iraniens qui, aujourd’hui, est déjà en place. Il joue en fait sur les deux tableaux : il est clairement aligné aujourd’hui sur la position de Téhéran mais c’est encore une fois un calcul politique de sa part sur la scène irakienne, puis il joue aussi sur cette carte anti-impérialiste, anti-occidentale qui a caractérisé tout son discours pendant l’occupation américaine. Il y a une ambiguïté quand même dans les paroles qui sont celles aujourd’hui de Sadr.

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