Iran

Objet de controverse, le fouet reste une punition bien réelle en Iran

Rupture du jeûne près d'une mosquée du nord de Téhéran, le 2 juillet dernier.
Rupture du jeûne près d'une mosquée du nord de Téhéran, le 2 juillet dernier. AFP PHOTO/ATTA KENARE

Cinq personnes ont été fouettées en public à Kermanshah, dans l’ouest de l’Iran, « il y a quelques jours », relate l’agence de presse iranienne Irna. Ces personnes s’étaient rendues coupables de manger en public pendant le ramadan. Un bien faible motif, jugeront les détracteurs de la République islamique et ses adeptes les plus progressistes.

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Châtiées pour avoir rompu le jeûne. Dans la ville de Kermanshah (ouest), cinq personnes ont récemment été condamnées par la justice locale car elles auraient « refusé d'écouter les avertissements des agents » et auraient mangé « en public de manière intentionnelle », alors qu’elles étaient tenues d’observer le ramadan. Pas de quoi ordonner le châtiment suprême (la mort par pendaison ou la lapidation), mais une affaire tout de même jugée suffisamment grave pour que les récalcitrants se voient fouettés en public.

Les faits ont été rapportés par Ali Mozafari, chef de la justice de la province de Kermanshah, cité par l’agence de presse Irna. Mais si l'on en croit Chahla Chafiq, sociologue et militante iranienne des droits de l'homme installée à Paris, l'affaire n'est probablement pas isolée cette année : d'autres sanctions similaires pour le même motif, bien qu'invérifiables, auraient été rapportées par des témoins à Tabriz (nord-ouest) ou encore à Chiraz (sud). Cette fois-ci, les autorités ont donc peut-être voulu faire un cas exemplaire en rendant publique la condamnation.

Une sanction régulièrement prononcée

Le jeûne est l'un des cinq piliers de l’islam. Les musulmans ne doivent ni manger, ni boire, ni fumer, ni avoir de relation sexuelle du lever jusqu’au coucher du soleil durant le mois sacré, qui commémore la révélation du Coran au prophète Mahomet. Et en Iran, sa rupture dans la sphère publique, symbole d'un non-respect de la religion et d'une incitation à la rébellion, reste un délit de facto sévèrement puni.

L’usage du fouet est explicitement prévu par la loi iranienne. Il peut être prescrit en cas de vol notamment, comme l'amputation, plutôt rare, mais aussi pour d’autres motifs très divers, comme jouer dans une coproduction australienne consacrée aux difficultés des artistes dans le pays, boire le vin de la Cène lors d'une liturgie, se montrer sans son foulard sur Internet, ou tenir des propos jugés insultants à l'encontre du président.

Il revient au juge, en fonction des faits - voire de sa sensibilité personnelle -, de se montrer ferme ou clément en la matière. « Avant la révolution, ce genre de condamnations pour non-respect du ramadan n'existait pas du tout. On voyait éventuellement des opérations de zélés dans certains milieux traditionnels, certains quartiers. Ou alors, il pouvait y avoir une certaine pression exercée. Aujourd'hui, c'est d'ailleurs encore très différent d'un endroit à l'autre. Il arrive souvent de lire sur les blogs des remarques du type : " Pourquoi peut-on boire tranquillement un verre d'eau sans problème ici, mais pas là ? », relate Chahla Chafiq.

L’Iran en parle, mais rien ne bouge

Le fouet est un sujet de débat en Iran, et ce de longue date. Il est remis en question y compris parmi les représentants politiques et religieux s’inscrivant pleinement dans le respect des préceptes de l'islam. Car différentes interprétations du Coran se côtoient à tous les échelons de la société iranienne. Parmi les réformateurs et les défenseurs des droits de l’homme, jusqu’aux plus hauts niveaux de l’Etat, bon nombre perçoivent la flagellation, à l’instar des autres sévices corporels, comme un vecteur de la mauvaise image dont souffre le régime de Téhéran à l’étranger. Voire comme une pratique anachronique, renvoyant l’Iran d’aujourd’hui à l’interprétation la plus archaïque du Coran, celle des talibans.

Problème : les majorités changent, mais rien ne bouge. Chaque année, les autorités iraniennes continuent de lancer, via la police ou la télévision par exemple, des messages de promotion du ramadan, agrémentés de mises en garde. Et les circulaires répressives continuent d'afluer.

« Je ne dirai pas qu'il y a réellement un débat sur la question, puisque je n'ai toujours pas vu le Parlement en discuter, regrette Chahla Chafiq. C'est d'ailleurs assez surréaliste ; les réformateurs peuvent se déclarer personnellement contre, mais quand ils se retrouvent au pouvoir, tout est verrouillé et la loi ne change pas. Le débat reste donc assez marginal. Or, cette schizophrénie qui consiste à s'autoriser des choses chez soi, en cachette comme cela est très fréquent, mais tout s'interdire en public sans que rien ne bouge jamais, c'est très problématique en termes de psychologie sociale sur la durée. »

De plus en plus difficile de faire le ramadan ?

Manger en public peut-il être utilisé comme un acte militant ? En dépit des avertissements, on peut en effet « voir de plus en plus de gens manger, boire ou fumer », nous informe l’Agence France-Presse. D'où, peut-être, cette condamnation exemplaire et sa médiatisation. Mais si c’est particulièrement le cas cette année, précise l’AFP, il faut néanmoins y voir le signe du seul contexte climatique de ce ramadan : des journées « très longues » et des températures « particulièrement élevées ».

Interrogé sur une éventuelle tendance croissante, chez certains Iraniens, à rompre le jeûne en public, ainsi que sur les raisons d'un tel phénomène, Ardeshir Amir Arjomand, professeur iranien de droit public et proche de l’ancien candidat réformateur à la présidence en 2009, Mir Hossein Moussavi, confirme et nuance : « Cette tendance existe, mais elle dépend surtout du climat, selon moi. De plus en plus de gens se retrouvent dans l’incapacité physique de jeûner. On entend tous les jours des incidents de ce genre. Mais les Iraniens ont un grand respect pour le ramadan. Je ne crois pas qu’il s’agisse, à l’inverse du refus de certaines femmes de porter le foulard, d’un signe de résistance. »

A l'inverse, pour Chahla Chafiq, l'acte revêt immanquablement une portée politique. La faute au régime, et au fouet : « Dès lors que l'on idéologise la religion, en créant la confusion entre pêché et délit, tout non-respect de la règle devient un acte politique, considère-t-elle. Il prend une dimension d'opposition au-delà même de l'intention de ses auteurs. Et puis, il y a quand même beaucoup de jeunes, on le voit sur les blogs, qui revendiquent pleinement de tels actes d'insoumission. »

« Ca dure depuis 30 ans. On piétine. »

Fouetté, car se trouvant dans l'incapacité de pratiquer le ramadan ? Fouetté, car incitant à la rébellion ? Quoi qu'il en soit, l'usage du fouet en Iran reste un sérieux pied-de-nez adressé aux défenseurs de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, texte adopté par l'Assemblée générale des Nations unies fin 1984 et entré en vigueur en 1987. Ce document, l'Iran ne l'a jamais signé, ni de près, ni de loin. Pas même pour apposer ses réserves. Aussi le régime se garde-t-il le droit de juger ses ouailles selon ses préceptes religieux.

En tant que réformateur, tendance actuellement aux affaires en Iran, Ardeshir Amir Arjomand se dit lui aussi fermement opposé à l’appel au fouet. « En principe, les réformateurs ont une autre vision de la charia et prônent des peines de substitution, confirme-t-il. Personnellement, en tant que pratiquant, punir les gens par des sévices corporels, en public surtout, je suis contre. C’est une question de respect de l’autre. »

Mais cet avis, toutes les personnalités politiques du pays ne le partagent pas, loin de là. Une bonne partie de la classe politique iranienne s'insurge qu'on exige d'Allah qu'il traite de la même manière ceux qui le craignent et les autres, qui doivent servir d'exemple pour s’en être détournés. Surtout si l'exigence vient de pays occidentaux. « Cela dure depuis plus de 30 ans. Il y a bien quelques personnes qui remettent en question l'utilité de cette pratique, mais aucune initiative sérieuse n'a jamais été prise, la loi ne change pas et le système reste rigide. On piétine. Ce débat est mutilé », conclut Chahla Chafiq.

→ ÉCOUTER SUR RFI : Emadeddin Baghi, contre la peine de mort en Iran

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