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Irak: «Les frappes aériennes ne vont pas être suffisantes»

Des forces Peshmergas prennent position sur le front à 40 kilomètres d'Erbil, le 18 septembre.
Des forces Peshmergas prennent position sur le front à 40 kilomètres d'Erbil, le 18 septembre. AFP PHOTO / SAFIN HAMED

Les frappes aériennes risquent d’être insuffisantes pour vaincre l’organisation de l'Etat islamique. Le ministre iranien des Affaires étrangères a émis publiquement ces doutes alors que les Etats-Unis excluent tout engagement au sol. Téhéran qualifie de « phénomène dangereux » le mouvement jihadiste, actif tant en Syrie qu’en Irak. A Washington, les responsables politiques et militaires poursuivent leur exercice d’explication de leur stratégie. Mercredi, les bombardements américains ont visé trois cibles au sud de Bagdad. Pierre Servent, spécialiste des questions de défense et de stratégie, répond aux questions de RFI.

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RFI : Ces frappes américaines contre les positions des jihadistes ont été lancées il y a plus d’un mois. On dénombre officiellement 174 raids. Comment évaluer leur impact ?

Pierre Servent : Assez simplement. Avant les raids américains, à peu près la moitié de l’Irak a été sinon conquis, en tout cas pénétrée par les forces jihadistes. L’intervention américaine a permis depuis plusieurs semaines de bloquer l’avancée au sol, notamment sur Erbil au nord et dans la banlieue de Bagdad. Ça n’a pas permis de reconquérir le territoire perdu, par exemple la ville de Mossoul, mais de bloquer cette offensive en terrain libre des jihadistes.

Une question se pose, elle a été posée du côté de Washington, le patron de la police fédérale américaine (FBI) y a fait référence. Ces frappes auraient eu un effet plutôt bénéfique pour l’organisation de l’Etat islamique. Elles auraient permis de motiver davantage de combattants à rejoindre ses rangs. A-t-on des confirmations de ce phénomène ?

C’est très difficile à savoir, mais c’est tout à fait possible. C’est un phénomène qui avait déjà joué un rôle lors de la guerre d’Irak après l’invasion-libération de 2003. Vous avez des combattants potentiels qui vont vers, pour utiliser une phrase triviale, « là où ça chauffe le plus ». Néanmoins, il n’empêche que ces frappes sont salutaires et qu’il faut les poursuivre même si ça ne règle pas l’ensemble du problème. Très concrètement, si elles n’avaient pas eu lieu, je pense que des combats se dérouleraient aujourd’hui dans la banlieue de Bagdad et qu’Erbil serait tombé.

Il fallait dans l’urgence faire face à cette avancée, il fallait donner ces coups d’arrêt. Et à l’inverse, le fait qu’il puisse y avoir un appel d’air est très positif pour le moral de l’armée irakienne et des Pesmerghas dans le nord de l’Irak. Ils ont subi défaite sur défaite et le fait d’avoir au-dessus d’eux, sur le terrain, une aviation qui combat avec eux est évidemment un facteur positif pour redonner le moral à ces soldats qui devront dans les semaines et dans les mois qui viennent repartir combattre au sol. Ce sont bien eux qui devront reprendre le terrain qui a été abandonné au califat islamique.

A 50 kilomètres de la capitale, des troupes d’élite irakiennes combattent. Est-ce dangereux pour Bagdad ?

Oui, ce n’est pas éloigné de Bagdad, ce qui montre bien l’urgence qu’il y avait au début du mois d’août d’agir. Les Américains, qui sont en partie responsables de cette situation, sont intervenus tout de suite parce qu’il y avait une débandade et surtout une dynamique très forte du côté des jihadistes. Au combat, le matériel et les hommes sont très importants. Les jihadistes ont trouvé du matériel notamment à Mossoul, dans d’autres villes qu’ils ont prises. Ils ont récupéré d’ailleurs du matériel américain tout neuf.

En face de cet élan, il y avait les troupes divisées, fatiguées et effrayées par la politique de terreur de l’Etat islamique. Ces jihadistes ont complètement intégré à leurs manœuvres le fait de terroriser avant de combattre ceux qui sont en face par des scènes de décapitations, d’exécutions… Sur ce point, ils s’inspirent de l’histoire. C’est exactement la politique que les bolchéviques ont conduit dans les années 1919-1920 : perpétrer des massacres terribles et des exécutions horribles pour créer une onde de choc, de terreur. Il était donc temps d’agir. Ça ne veut pas dire que la situation soit simple sur le terrain.

Cette guerre est aussi une guerre de communication. Les Américains en Syrie disent qu’ils vont viser les sanctuaires du mouvement de l’Etat islamique sur le sol syrien. Ils n’utilisent pas le même vocabulaire pour l’Irak. Cela veut-il dire qu’il n’y a pas de sanctuaires de l’Etat islamique en Irak ?

La différence entre les deux pays, c’est qu’en Irak le gouvernement de Bagdad demande l’aide internationale. Donc la situation est plus claire. En Syrie, on a véritablement une situation d’une très grande complexité inextricable. Il y a certainement des sanctuaires. En Irak, les villes qui sont tenues par l’Etat islamique représentent en soi des sanctuaires. Mais il y a visiblement plus de bases arrières en Syrie. Il y a aussi des centres économiques notamment autour de certaines zones pétrolifères qui sont contrôlées par l’Etat islamique.

En Syrie, je pense que ça va être beaucoup plus compliqué qu’en Irak, parce que vous avez une imbrication des forces et c’est difficile de savoir qui est qui. Vous avez une espèce de fragmentation des différents groupes de combat, en plus mobiles d’une semaine sur l’autre. Certains groupes se rallient, d’autres ne le font pas. Dans ce cas, les frappes aériennes ne vont pas être suffisantes pour régler le problème au sol et aller chercher les postes de commandement, les endroits où se trouvent les têtes pensantes des jihadistes.

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