Irak / OEI / Entretien

«Il faut contrer les jihadistes de l'organisation EI en Irak»

Des soldats de l'armée irakienne combattent des jihadistes de l'organisation Etat islamique, le 25 septembre 2014.
Des soldats de l'armée irakienne combattent des jihadistes de l'organisation Etat islamique, le 25 septembre 2014. REUTERS/Stringer
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Le siège de Kobane, dans le nord de la Syrie, se poursuit jour après jour alors que les jihadistes de l’organisation Etat islamique restent actifs en territoire irakien, en particulier dans la province d’al-Anbar à l’ouest de Bagdad. Le groupe islamiste progresse vers la ville d’Amiriyah Fallujah, située à une quarantaine de kilomètres de la capitale irakienne, qui est aussi l’une des dernières positions tenues par l’armée dans cette province. Ces positions sont stratégiques pour tenter de rejoindre Bagdad. Myriam Benraad, chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales, analyse la situation pour RFI.

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RFI : Comment décrire aujourd’hui ce qui se passe dans cette province d’al-Anbar ?

Myriam Benraad : C’est une situation très bouleversée, très volatile qui s’est clairement dégradée récemment avec, au cours des dernières semaines, un certain nombre d’opérations lancées par les jihadistes de l’organisation Etat islamique, sur fond de campagne militaire qui s’est focalisée sur le nord de l’Irak et aujourd’hui sur la Syrie, avec le siège de Kobane. Tout cela a, en quelque sorte, un peu occulté la progression du mouvement Etat islamique dans la province irakienne d’al-Anbar. Or, c’est un territoire particulièrement stratégique. Pourquoi ? Tout d’abord, parce que c’est la région d’où a émergé ce mouvement Etat islamique en 2006 et dans laquelle le groupe a un certain nombre de bastions depuis de longues années. Il est tout à fait important, à mon avis, de garder al-Anbar dans le champ d’action, ce qui a été plus ou moins fait par l’armée irakienne mais on voit aujourd’hui qu’un certain nombre de villes, de territoires tombent aux mains des jihadistes.

Al-Anbar est aussi la province frontalière avec la Jordanie et l’Arabie Saoudite. Avec les références faites par l’organisation Etat islamique à ces deux pays, dans une perspective d’extension régionale de leur l’hégémonie militaire et politique, il est absolument impératif qu’une contre-offensive se mette en place, même si les dynamiques propres à cette province rendent la tâche très compliquée.

Est-ce qu’on peut évaluer les forces en terme d’effectifs, d’hommes qui sont sur place ?

C’est très difficile. Comme je l’ai dit, on a une armée régulière qui est à la manœuvre. Elle a été remobilisée par le nouveau Premier ministre Haïdar al-Abadi qui est d’ailleurs lui-même dans un processus de refonte de cette armée irakienne qui avait déserté devant les jihadistes en juin.

Ensuite, on a un certain nombre de tribus qui sont prêtes à se remobiliser, mais c’est là que le bât blesse. Ces tribus ont certes essuyé les foudres de l’organisation Etat islamique mais elles s’étaient rapprochées des jihadistes par colère à l’encontre du gouvernement de Nouri al-Maliki, l’ancien Premier ministre, et par colère aussi à l’encontre de l’armée américaine qui les avait en quelque sorte un peu laissées tomber au moment de son retrait.

Aujourd’hui, le problème avec les tribus d’al-Anbar, c’est que contrairement à d’autres tribus sunnites, par exemple dans la province de Salah ad-Din, qui se mobilisent aux côtés de l’armée régulière, et d’un certain nombre de milices chiites aussi, elles sont aujourd’hui dans une perspective de dissidence, voire de sécession, puisqu’on a un projet d’autonomie qui s’est développé. Cette autonomie, qui est d’ailleurs considérée comme un moyen efficace de lutter contre les jihadistes, serait à la fois une réaction aux combattants de l’organisation Etat islamique, un peu sur le modèle de ce qu’ont fait les Kurdes, et une réaction contre Bagdad. En effet, ces tribus estiment que le gouvernement central n’a toujours pas réintégré les sunnites au processus politique et aux institutions.

On a donc un mouvement de sécession qui est en train de se développer et qui est très inquiétant lorsqu’on parle de l’impératif d’une coordination de ces forces armées sur le terrain pour lutter contre l’organisation Etat islamique. Et j’aimerais quand même rappeler qu’en réalité, c’est de ces forces sur le terrain que la réponse sur le long terme viendra et non pas de la coalition.

Est-ce qu’il y a justement des décisions qui pourraient être prises du côté de Bagdad pour pousser cette dissidence à réintégrer les forces anti-jihadistes ?

Il y a un certain nombre de pourparlers. A la mi-août lorsque les tribus sunnites ont dit qu’elles étaient prêtes à prendre les armes contre les jihadistes, le Premier ministre Haïdar al-Abadi leur a apporté son soutien. La coalition chiite au pouvoir à Bagdad a dit qu’elle était prête à les appuyer. Mais concrètement, ça ne se traduit pas, ou pas encore en tout cas, par des livraisons d’armes ou d’argent. Car les tribus demandent aussi à avoir des assurances en termes financiers. Il faut savoir que cette région autonome qu’elles réclament puissent leur permettre de percevoir une part plus importante du budget fédéral irakien. La question du ralliement des tribus aux forces anti-jihadistes se joue donc aussi sur le terrain économique.

D’ailleurs, ces mêmes tribus se sont pour certaines ralliées à l’organisation Etat islamique du fait de certains accords en termes de partage des ressources, notamment des revenus tirés de la contrebande pétrolière, aujourd’hui aux mains du groupe jihadiste. Toutes ces raisons un peu plus obscures rendent aussi les choses plus compliquées.

Et même si l’on sait que les Américains sont à la manœuvre sur cette question, un certain nombre de conseillers fiscaux déployés par Washington essaient aujourd’hui d’aller dans le sens de cette remobilisation des tribus. Ce n’est pas un processus qui est rendu simple par l’héritage politique irakien. On le sait, durant les huit années de pouvoir de Nouri al-Maliki, les sunnites ont été laissés en marge du système. Il y a donc une méfiance mutuelle qui sera difficile à dépasser mais qui est vraiment un enjeu de taille pour pouvoir organiser la contre-offensive contre l’organisation Etat islamique.

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