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Nucléaire / Iran

Iran: après l’accord sur le nucléaire, une guerre pour les dollars?

Rencontre entre le groupe 5+1 et les représentants de la République islamique d'Iran à Lausanne en avril 2015.
Rencontre entre le groupe 5+1 et les représentants de la République islamique d'Iran à Lausanne en avril 2015. REUTERS/Brendan Smialowski/Pool
9 mn

Le 2 avril 2015, après des années de négociations et une semaine d’intenses discussions, la République islamique d’Iran et les grandes puissances sont arrivées à ce qu’elles-mêmes appellent une « entente » ou un « accord-cadre » en vue d’un accord définitif sur le programme nucléaire iranien d’ici le 30 juin. Mehdi Mozaffari, politologue d'origine iranienne et professeur à l'Université d'Aarhus, au Danemark, livre son analyse sur cet accord-cadre. Entretien.

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RFI: Peut-on parler d’une entente « gagnant-gagnant » ?

Mehdi Mozaffari: Ce qu’on peut dire, c’est que tout le monde a gagné, dans ce sens qu’il y a une déclaration. Sans cette déclaration, l’alternative aurait été très catastrophique pour tout le monde, aussi bien pour les Américains que pour les Iraniens. Donc, le fait qu’ils ont publié un accord-cadre, même s’il n’est pas très précis, constitue une avancée. Mais comme il comporte certaines ambivalences et que l'on n'en connaît pas les détails, on ne sait pas encore sur quelle partie de cet accord à venir on arrivera à s’entendre pendant ces trois prochains mois. Mais cette déclaration politique n’est pas une défaite en tout cas.

Les deux parties semblent satisfaites…

Le gouvernement américain surtout et le gouvernement de Monsieur Rohani ont manifesté leur satisfaction. Mais cette satisfaction ne sera que de courte durée. L’essentiel du travail, qui semble être assez laborieux et assez difficile, doit être théoriquement accompli pendant les trois mois à venir, jusqu’à la fin du mois de juin prochain.

Mehdi Mozaffari
Mehdi Mozaffari DR

Quels sont les obstacles que les deux parties peuvent rencontrer d’ici le 30 juin ?

Les obstacles sont nombreux. D’abord la question des sanctions économiques imposées à l’Iran aussi bien par le Conseil de sécurité des Nations unies que par les Américains, les Japonais, les Européens... Est-ce que toutes les sanctions, même celles qui ne concernent pas directement le programme nucléaire de l’Iran, doivent être annulées en une seule fois ? Selon quel calendrier et dans quelles mesures ? Les sanctions qui portent sur les autres activités de la République islamique d’Iran et, par exemple, celles relatives au soutien au terrorisme, seront-elles traitées à part ? Les agissements de l’Iran dans la région, son soutien à la Syrie et au Hezbollah font l’objet de sanctions de la part des Etats-Unis et les Américains disent que ces sanctions ne seront pas annulées et resteront en vigueur. D’autre part, comme le secrétaire d'Etat John Kerry l’a dit, il y a aussi des questions séparées du dossier nucléaire, c'est-à-dire les questions de missiles balistiques et de missiles de longues portées. Il y a pas mal de problèmes qui n’ont pas été résolus pendant les dix-huit mois d’intenses négociations. Il y aura donc encore beaucoup de travail pendant ces trois prochains mois.

Si ces problèmes n’ont pas été résolus pendant ces dix-huit mois, comment peut-on garantir qu'ils le seront ’ici trois mois ?

On ne le sait vraiment pas. Les deux parties - l’Iran et le groupe 5+1 - étaient très prudentes. Il y a aussi le comportement passé de la République islamique d’Iran qui, mêlé à la « culture de bazar » des dirigeants iraniens, n’inspire pas confiance. Ce qui est important, c’est aussi cet aspect culturel des négociations. La diplomatie iranienne, aujourd’hui, est une diplomatie issue de « bazaris ». Monsieur Zarif lui-même est un « bazari », un grand nombre de membres de cette délégation est issue de « bazaris ». Et tout le monde sait que le marchandage est une vertu pour le bazar. On ne sait jamais, avec un « bazari », si on a gagné ou perdu. Dans les négociations avec un bazari, vous ne savez pas s’il vous a dit « oui » ou s’il a dit « non » ! Cette culture de bazar, qui a dominé toute la diplomatie postrévolutionnaire de l’Iran, est toujours un problème. Nous avons remarqué la même diplomatie, par exemple, pour les accords d’Alger, après la guerre Iran-Irak, après la prise d’otages, etc. Cette ambiguïté est une partie intégrante de cette culture diplomatique que j’appellerai « diplomatie de bazar ». Donc le marchandage continuera. Je pense que cette déclaration-cadre sera probablement modifiée, et il est improbable que tous les détails de cet accord soient résolus rapidement. Alors il y aura des grands marchandages, surtout de la part des Iraniens.

Quels vont être les problèmes du gouvernement de M. Rohani si le clan conservateur se dresse contre cet accord ?

Le système politique de la République islamique d’Iran est construit sur le pouvoir d’une seule personne et cette personne est le Guide suprême, actuellement l’ayatollah Khamenei. Il a tous les pouvoirs sans aucune responsabilité en fait. Le dernier mot lui appartient, il n’a pas encore réagi. Mais au lendemain de la signature de l’accord-cadre, dans la prière de vendredi à l’Université de Téhéran, l’imam de la prière a apporté son soutien à l’accord de Lausanne et en même temps les gens ont encore crié « Mort aux Américains », « Mort à Israël ». Cette déclaration politique n’a pas réduit cette véhémence révolutionnaire, anti-américaine, anti-israélienne. Il faut attendre la réaction de l’ayatollah Khamenei. A mon sens, il ne va pas à 100% cautionner cet accord-cadre, il va sans doute remercier cette délégation, ses efforts et il va comme toujours laisser une fenêtre ouverte, contre cette déclaration politique. Les divisions internes dureront même si l’accord est conclu, puis il sera appliqué à la lettre.

Et s’il y a un accord définitif , quel peut être le point essentiel des divisions à l'intérieur du pays ?

Il y aura, je pense, ce que l’on peut appeler « la guerre pour les dollars ». Plus de 120 milliards de dollars de biens iraniens sont bloqués aujourd’hui à l’étranger. Lorsque ces dollars seront transférés en Iran, il y aura une bataille, une guerre pour s’approprier cet argent. On sait que les Pasdarans ne sont pas seulement une force militaire, ils constituent aussi une force politique. Au-delà de ces deux dimensions, ils ont aussi le contrôle d’une grande majorité des secteurs vitaux de l’économie iranienne et en particulier le secteur industriel. Les ports iraniens sont maintenant contrôlés dans la plupart des cas par les Pasdarans. Chacun se demande comment cette immense fortune qui va rentrer au pays serait distribuée entre les Pasdarans, les Basiji et les autres ? Je crois qu’au-delà des questions politiques et des divisions entre révolutionnaires, moins révolutionnaires, modérés, les radicaux, somme toute classiques, il y aura aussi une grande bataille pour les dollars.

On peut s’attendre à une bataille très rude entre les différentes tendances basée sur des divisions économico-politiques. De ces dollars, combien vraiment iront dans la caisse du gouvernement pour investir dans les infrastructures, élever le niveau de vie des Iraniens, apaiser le fardeau terrible qui pèse aujourd’hui sur les épaules de chaque famille iranienne ? Et combien d’autres seront monopolisés, contrôlés par les groupes très puissants extra-gouvernementaux. Il y aura une bataille interne d’une grande violence.

Qu’est-ce que les Iraniens ont gagné avec cet accord-cadre ? Il semble qu’ils ont accepté toutes les demandes des Occidentaux : réduction du nombre de centrifugeuses, transformation de l’usine à eau lourde d’Arak, transformation du centre de Fordou, contrôle total de l’AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique)…

La ligne directrice qui a été tracée par le Guide suprême est, explicitement, ce qu’il a appelé la « souplesse héroïque ». La souplesse héroïque, sans entrer dans l’histoire, revient au deuxième imam chiite, l’imam Hassan face à Muawiya. L’ayatollah Khamenei a dit que cette diplomatie de l’imam Hassan devait être appliquée. L’imam Hassan a démontré cette souplesse héroïque vis-à-vis de Muawiya qui, par la suite, est devenu le premier calife et empereur des Omeyyades. Ce précédent historique n’est pas très encourageant pour le Guide suprême parce que l’imam Hassan a échoué dans ses tentatives et c’est Muawiya qui a gagné. On ne voit vraiment pas qu’est-ce que la partie iranienne a gagné dans ces négociations. D’une certaine façon, cela ressemble à une capitulation plutôt que des négociations gagnant-gagnant, contrairement à ce que le ministre iranien des Affaires étrangères, M. Zarif, a décrit. A cause de cela, il serait improbable que cet accord tienne tel quel et qu’il soit appliqué et accepté par toutes les fractions du pouvoir iranien. Alors il y aura des cris, des protestations contre cet accord. Mais la marge de manœuvre du gouvernement iranien, du régime iranien est très limitée pour pouvoir encore renégocier et revenir sur ce qui est déjà accepté, cela poserait des grands problèmes. Mais vu encore le passé de la République islamique d’Iran, je ne suis pas très optimiste, je ne pense pas que ces trois mois soient suffisants pour que la partie iranienne accepte vraiment telle quelle la déclaration-cadre, il y aura beaucoup de marchandage, rien n’est gagné à présent.

On doit ajouter à ces problèmes les événements dans la région. On ne sait pas ce qui va se passer dans les trois mois ou dans les six mois à venir. Les Iraniens et les Américains ne sont pas sûrs de la stabilité de cette région très troublée du Moyen-Orient. Il est probable que se produisent des changements que personne ne peut imaginer maintenant. Pour le moment, ce qui peut être considéré comme un plus pour la partie iranienne, c’est que maintenant elle a une espèce de crédibilité car elle choisit, elle aussi, la voix diplomatique plutôt que celle de conflits militaires et paramilitaires.

Ce que l’on peut dire pour finir, c’est que cet accord-cadre a été signé dans la même ville - Lausanne - où avait été signé en 1923 le traité de Lausanne, traité qui avait mis fin à l’empire Ottoman. Il est probable que cette déclaration-cadre annoncée le 2 avril 2015 aura aussi, à la longue, s’il est appliqué à la lettre, un effet sur la politique iranienne, peut-être même sur la nature du régime, ou du moins sur le comportement du régime. Encore une fois, si cet accord est conclu et si il est appliqué à la lettre.

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