Bande dessinée / Pakistan

«Paasban», une BD contre le jihadisme au Pakistan

Détail de la couverture de «Paasban», une bande dessinée de Mustafa Hasnain et Gauhar Aftab.
Détail de la couverture de «Paasban», une bande dessinée de Mustafa Hasnain et Gauhar Aftab. DR

C’est au Pakistan, où le blasphème est passible de la peine de mort que les deux créateurs, Mustafa Hasnain et Gauhar Aftab, ont décidé de lutter avec une bande dessinée contre la tentation du jihadisme. Paasban N, le titre de la BD, signifie en ourdou « le veilleur » et représente un nouvel espoir dans un pays où les talibans avaient massacré en décembre dernier plus de 130 enfants dans une école à Peshawar. Entretien avec Mustafa Hasnain, le directeur de la société Creative Frontiers qui a fondé CFX Comics à Lahore, au Pakistan.

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RFI : Le message de Paasban est-ce que chacun doive être un « gardien » ou un « veilleur » pour résister contre l’extrémisme ?

Mustafa Hasnain : « Paasban » est en ourdou un mot qui a beaucoup de significations dont « le gardien » ou quelqu’un qui protège ou s’engage pour une personne innocente. Et c’est aussi un sujet qui est très révélateur pour la situation actuelle au Pakistan. On a aujourd’hui beaucoup de gardiens autoproclamés de la religion, de la justice et d’autres choses… Nous avons voulu créer deux gardiens qui protègent et aident des gens, qui ne les laissent pas tomber dans les mains d’idéologies extrêmes comme c’est le cas au Pakistan, mais aussi dans beaucoup d’endroits du monde.

Vous avez déjà travaillé depuis deux ans sur cette bande dessinée, sans trouver le financement, car il y avait beaucoup d’appréhension autour du sujet. Est-ce que c’était l’attaque d’un commando taliban contre une école à Peshawar en décembre 2014 avec 132 enfants tués qui a provoqué un tournant et permis la réalisation de Paasban ?

Oui, et notre but était de présenter de héros « réels » au Pakistan. Des héros ordinaires qui font de bonnes choses et restent éloignés de mauvaises choses ou d’idéologies extrêmes. Après l’événement de Peshawar, les gens avaient peur de la contre-réaction. Il y avait un choc général et nous avons réalisé qu’il fallait faire quelque chose ensemble contre ce malaise qui est en train de conquérir pas seulement le Pakistan, mais aussi le Moyen-Orient et même l’Europe. J’ai eu le sentiment qu’il faut vraiment faire quelque chose pour changer la société. Gauhar Aftab, le scénariste de Paasban a eu une expérience semblable quand il avait 13 ans. À l’époque, il était sous l’influence d’un professeur charismatique qui lui avait demandé de faire le jihad. Heureusement, il avait réussi de se libérer de cela. Mais les mêmes techniques sont toujours appliquées pour séduire les jeunes d’aujourd’hui.

Comment avez-vous décidé le style graphique pour Paasban ? Sachant que votre société Creative Frontiers travaille pour des publics très différents : aussi bien pour une chaine de café scandinave au Pakistan que pour une ONG internationale qui lutte contre la violence dans la société, il y a aussi Congobongo, la newsletter de l’ambassade des États-Unis en RDC ou la création du matériel de lecture pour enfants… Pour Paasban avez-vous choisi un style occidental, oriental, islamiste, manga ?

Au début, l’inspiration graphique pour cette bande dessinée est venue de l’artiste tchèque Alphonse Mucha [1860-1939, ndlr], une figure de l’Art nouveau. Ensuite, nous avons combiné son style avec celui d’Abdur Rahman Chughtai [1897–1975, ndlr], un célèbre artiste pakistanais. C’est une approche très internationale, avec beaucoup de références à l’art et la littérature pakistanais. Le style du récit est plutôt comme dans des bandes dessinées occidentales avec beaucoup d’émotions, très excitant à regarder, une expérience visuelle forte. On a réuni les meilleurs éléments de la bande dessinée japonaise, américaine, européenne avec des éléments artistiques du Pakistan. L’inspiration pour les caractères est venue de nombreux héros locaux, mais aussi de l’industrie cinématographique au Pakistan. C’est vraiment un mélange assez unique entre des éléments locaux et internationaux, parce que nous voulons franchir les frontières pakistanaises. On pense que c’est un sujet très important qui va au-delà du Pakistan.

Vous avez déjà cité l’exemple de votre partenaire Gauhar Aftab qui avait fait lui-même l’expérience d’une tentation jihadiste. Aujourd’hui, est-ce qu’une bande dessinée avec un tirage de 15 000 exemplaires peut changer une société de 190 millions de personnes ?

C’est un début. Il y a encore six mois, personne ne pouvait parler de cela. Aujourd’hui, on en parle, grâce à la littérature, à l’art, à la culture. C’est déjà un résultat. Parce que la première chose faite par les jihadistes est d’essayer d’enlever la culture, d’interdire les livres, de détruire les monuments, tout ce qui nous relie avec nos racines. C’est pour cela que nous avons choisi le support d’une bande dessinée. C’est magnifique pour toucher les enfants.

Qu’est-ce que vous attendez de l’application gratuite que vous lancez le 10 juin pour une consultation de votre BD sur les smartphones ?

Cette technologie permettra de toucher un public plus large. Au Pakistan, depuis un an et demi, il y a une véritable explosion du marché des smartphones à bas prix. Donner aux gens des histoires merveilleuses avec lesquelles ils peuvent s’identifier et s’émouvoir, et tout cela à travers des smartphones, c’est vraiment étonnant.

Tout le monde sait ce qui est arrivé à Salman Rushdie, à Taslima Nasreen ou aux caricaturistes de Charlie Hebdo. Quelles étaient les réactions du public depuis la publication de Paasban et dans quelle situation vous trouvez-vous aujourd’hui ?

Aujourd’hui, au Pakistan, les gens souhaitent changer cette situation qui tue leurs enfants. C’est la raison pour laquelle nous avons reçu un incroyable soutien de toute la société pakistanaise, du gouvernement jusqu’à la société civile ou des simples enfants. Tout le monde partage ce message. Aujourd’hui, la majorité des gens souhaitent s’afficher, dire des choses, dire que c’est une infime minorité qui prend en otage une religion très paisible. Les gens nous disent : nous sommes avec Paasban, nous voulons protéger la société.

De votre côté donc beaucoup d’espoir et pas de peur ?

Oui. Un blogueur nous avait dit que Paasban définit vraiment très bien la situation actuelle. Nous réclamons cette paix que les terroristes nous ont enlevée. Et nous voulons réussir cela non pas avec toujours plus de police et plus d’armes, mais à travers de la culture, la littérature et l’art.

Des planches originales de «Paasban», une bande dessinée de Mustafa Hasnain et Gauhar Aftab.
Des planches originales de «Paasban», une bande dessinée de Mustafa Hasnain et Gauhar Aftab. DR

 

► Voici le lien pour le lancement de l’application (beta) de Paasban, à partir du 10 juin.

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