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Syrie

Karam Al-Masri: «Je ne reverrai plus jamais la tombe de ma mère à Alep»

Le reporter, photographe et journaliste de l'AFP, Karam Al-Masri, à Alep en Syrie.
Le reporter, photographe et journaliste de l'AFP, Karam Al-Masri, à Alep en Syrie. THAER MOHAMMED / AFP

Il s’appelle Karam Al-Masri, il est Syrien, il a 25 ans. Son nom ne vous évoque pas grand-chose, mais vous avez certainement déjà vu l’une de ses photos. Depuis 2013, ce jeune Syrien couvre la guerre à Alep pour l’Agence France-Presse. Ses photos ont fait la Une des médias du monde entier. Mais avant cela, sa vie n’a été qu’une succession de malheurs avec notamment la mort de ses parents, tués par le régime de Bachar el-Assad. Karam Al-Masri a également été emprisonné par le groupe Etat islamique. Il y a quelques semaines, il signait ce témoignage émouvant dans lequel il racontait son histoire. Son titre : « Couvrir Alep, la peur au ventre et le ventre vide ». Karam a quitté son Alep natal et se trouve désormais dans un petit village non loin d’Idlib. Il livre en exclusivité un témoignage poignant à RFI.

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RFI: Karam Al-Masri, lorsqu’on passe tous ses jours durant cinq années à photographier la guerre, qu’est-ce qu’on voit à travers l’objectif ?

Karam Al-Masri : Ce que j’ai pris en photo, c’est une tragédie indescriptible. La misère et la souffrance. Durant les derniers jours lors de l’évacuation des civils d’Alep, cette souffrance a toujours été présente. Une population entière de sans-abri, ils étaient là jetés dans la rue... Lorsque l’armée a pris le contrôle de leurs quartiers, il ne leur restait nulle part où aller. Ils ont dormi dans des boutiques sans chauffage, sans couverture... ils n’avaient rien. Il y avait des femmes, des enfants et des personnes âgées. Et donc ce sont toutes ces images de violence que je voyais à travers mon appareil photo.

Certaines de vos photos ont fait le tour du monde et les Unes de plusieurs journaux partout à travers la planète et même ici en France. Vous pensez qu’elles ont un impact ?

C’est vrai, j’ai pris des photos poignantes à Alep, mais les photos les plus fortes de ces quatre ou cinq dernières années ont été prises durant les derniers mois.
Ces photos ont été diffusées partout dans la presse. Parfois, elles créaient des réactions en chaîne extraordinaire, tout le monde en parlait... mais les Etats n’ont pas bougé. Ils n’ont pas été touchés par la souffrance des habitants d’Alep. En fait, ce qu’on avait au final, c’est ce que j’appelle la compassion des « Like ». Les gens passent leur temps à mettre des « j’aime » sur Facebook et Twitter. Voilà, c’est comme ça que les gens ont compati avec la misère des Syriens, mais aucun pays n’a bougé.

Vous en voulez aux gens ? Vous nous en voulez à nous tous, qui sommes restés spectateurs du conflit ?

Non. Les populations partout dans le monde ont fait de leur mieux. Ce sont les Etats qui sont restés immobiles. Les peuples du monde entier ont fait part de leur soutien. Des gens de différents pays m’ont appelé. Ils m’ont demandé comment ils pouvaient nous venir en aide. Je sais qu’ils ne peuvent pas faire davantage de toute façon. Je remercie tous ceux à travers la planète qui se sont tenus à nos côtés. Mais encore une fois, ce sont les Etats qui restent immobiles. Ils ferment les yeux sur la réalité.

Les images que vous nous avez montrées de cette guerre sont terribles : la mort, les bombes, les nourrissons sous les décombres... Ce métier, vous avouez l’aimer. Et pourtant, c’est une souffrance quotidienne.

Quand je suis devenu photoreporter et que j’ai commencé à voir cette souffrance, ces carnages et ces blessés de mes propres yeux, j’en devenais malade. La première fois que j’ai vu un jeune homme, avec sa jambe arrachée après une frappe aérienne, je me suis évanoui. Je n’ai réussi à prendre aucune photo ce jour-là. Je me suis écroulé sur le sol. Petit à petit, j’ai fini par trouver une solution. En fait, j’évite d’affronter la souffrance qui m’entoure, j’évite de regarder les blessés de mes propres yeux. Je regarde le monde qui m’entoure à travers mon appareil photo. Cela m’aide beaucoup. Mon appareil photo est comme un mur que je bâtis à chaque fois entre moi et la tragédie d’Alep. Je suis incapable de regarder directement des enfants blessés ou des cadavres. Mon œil est toujours fixé sur mon appareil photo. C’est ma manière à moi de me protéger.

Vous venez de quitter à Alep il y a quatre jours, vous le vivez comme une délivrance ou un déchirement ?

Au début, l’idée de quitter Alep était pour moi comme une sortie de prison. Je me disais : « Ca va être la fin de toute cette torture ». Mais une fois dehors, une fois parti d’Alep et arrivé dans la campagne à l’ouest près d’Idlib, j’ai ressenti de la douleur. Moi, je suis originaire d’Alep, je suis né à Alep, mais je ne suis pas le seul fils d’Alep à avoir été contraint à l’exil. Vous ne pouvez même pas imaginer tous les souvenirs que j’ai dans cette ville, tout ce que j’ai laissé derrière moi dans ma maison, dans mon quartier.
Aujourd’hui je souffre, j’ai mal, mon âme est restée à Alep. Ici, je me sens étranger, c’est comme si j’avais quitté la Syrie.

Et pourtant à Alep, les bombardements et les quatre mois de siège ont été insoutenables...

Oui, mais en ce moment, c’est comme si mon corps était sorti d’Alep et mon âme y était restée. C’est vrai, je ne subis plus le siège et la famine. En quittant Alep, je me suis dit : « Je vais pouvoir manger à ma faim. Il y aura tellement de nourriture que je ne saurais pas quoi choisir. Moi qui ai connu la famine, je vais rattraper tout le retard. » Mais en arrivant ici dans le village de Attarab, j’ai eu un coup de déprime. Je ne mange rien. Rien ne me fait envie. Je n’arrive pas à oublier mon quartier, la maison où j’ai vu le jour et où j’ai grandi... tous ces souvenirs que j’ai laissés à Alep. J’espère qu’un jour je pourrais revenir, mais je sais que ce souhait a peu de chance de se réaliser. Je prie pour qu’un jour je puisse revenir.

Sur les réseaux sociaux, un message s’affiche sur votre profil. Vous écrivez : « Si seulement j’avais pu mourir avant tout cela et être oublié ». Vous auriez vraiment souhaité disparaître avant cette guerre ?

En fait, j’ai écrit ça parce que jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je connaîtrais l’exode, que je serais chassé de ma ville, et que je deviendrais un étranger banni de ma propre maison. Je ne peux plus revenir à Alep pour me recueillir sur la tombe de ma mère, qui a été tuée dans un bombardement. Donc, je suis condamné à laisser tout ça derrière moi sans la possibilité de revenir un jour. Si je pose un pied à Alep, je me fais tout de suite arrêter par le régime. Je suis photographe, j’ai montré au monde entier les crimes du régime. Mais le régime ne comprendra pas que je n’ai fait que mon métier de journaliste. Aussi longtemps que le régime reste en place, aussi longtemps qu’Alep sera contrôlée par des milices, je n’ai aucun moyen de retrouver ma ville. Je l'ai perdue. Et voilà pourquoi j’ai écrit cette phrase : « Si seulement j’avais pu mourir moi aussi dans le bombardement qui a tué ma famille ». C’est toujours mieux que d’être condamné à l’exode, à la souffrance à la tristesse quotidienne. 

Je ne reverrai plus jamais la tombe de ma mère à Alep...

Ecoutez l'intégarlité de l'interview de Karam Al-Masri

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