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Les autorités kurdes irakiennes répriment les manifestations contre l’armée turque

Des protestataires ont attaqué une base militaire turque à Cheladzi, dans l'ouest de la région autonome du Kurdistan irakien, frontalière de la Turquie, le 26 janvier 2019.
Des protestataires ont attaqué une base militaire turque à Cheladzi, dans l'ouest de la région autonome du Kurdistan irakien, frontalière de la Turquie, le 26 janvier 2019. REUTERS/Stringer

Au Kurdistan irakien, les arrestations se succèdent après la tenue d'une manifestation près de Dohuk samedi. Les rassemblements dans cette région sont rares, car violemment réprimés par les autorités kurdes. Ce week-end des familles ont bravé le danger pour réclamer l'arrêt des bombardements aériens de leur voisin turcs sur les montagnes irakiennes.

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Selon des sources sur place, plusieurs personnes ont été arrêtées chez elles dimanche soir pour avoir participé à une manifestation, la veille près de la ville kurde de Dohuk.

Parallèlement, les bureaux de la rédaction de NRT à Dohuk ont été fermés et le directeur emmené par les forces de renseignements kurdes. La chaîne de télévision se définit comme l’unique chaîne indépendante de la région. Ses équipes étaient les seules à couvrir les manifestations. L’une d’entre elles avait d’ailleurs été arrêtée alors qu’elle tentait de filmer l’arrivée d’un manifestant blessé à l’hôpital samedi.

ONG et associations de journalistes dénoncent des méthodes illégales de répression. Mais dans un communiqué les autorités kurdes justifient ces arrestations :  « La démocratie et la liberté ont leur limite. La sécurité des citoyens est plus importante ». De plus, comme à chaque rassemblement, les manifestants sont accusés d'être manipulés par des forces extérieures.

La province de Dohuk est le fief du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), parti qui gouverne le Kurdistan irakien d’une main de fer. Les manifestations y sont extrêmement rares, car la répression y est systématique et plus violente encore que dans le reste du Kurdistan.

Une manifestation contre les bombardements turcs

Samedi, les habitants de Cheladzi ont bravé le danger. Trois jours plus tôt, quatre habitants de la petite ville proche de Dohuk ont été tués par un bombardement aérien alors qu’ils pêchaient. Deux autres sont toujours portés disparus.

Ce genre de drame n’est pas un incident isolé. Selon la population 23 civils sont morts durant les deux dernières années des suites de bombardements aériens dans la zone. Dans les montagnes environnantes où les familles aiment organiser des pique-niques, la Turquie voisine mène des opérations aériennes. Elle affirme agir par légitime défense. Des bases arrière du Parti des Travailleurs du Kurdistan ( PKK) – organisation considérée comme terroriste par Ankara- seraient dissimulées dans ces reliefs.

Face à ces opérations militaires, le PDK reste silencieux, soucieux de ne pas froisser son puissant voisin.

Mais samedi, la population a donc décidé de se faire entendre, fatiguée d’enterrer ses morts dans le silence. Symbole du rassemblement un vieil homme marchait en tête de cortège armé de sa canne en bois. Il a perdu ses deux fils dans un bombardement.  Autre visage décrit par une personne sur les lieux, celui d’une jeune fille en deuil après la mort de son frère. Les manifestants affirment être venus sans armes.

Les soldats turcs, en tant que force étrangère, et non officielle sur le sol kurde irakien avaient reçu l’ordre de ne pas tirer. Les militaires ont donc tout de même dû reculer face à la foule en colère. Selon des sources sur place, alors que de l’équipement militaire était mis à feu, des avions turcs ont tenté de disperser les manifestants en rasant le sol et en laissant tomber des grenades assourdissantes et du gaz lacrymogène. Les zaravanis, forces spéciales kurdes, sont finalement venus prêter main-forte aux militaires turcs. Ils ont dispersé la foule. Le bilan est d’au moins un mort – un enfant de 13 ans tué par balle- et plusieurs blessés.

Autorités turques et kurdes irakiennes, une union de longue date

Les autorités de la région autonome du nord de l'Irak ont toujours soigné leurs relations avec leur imposant voisin turc. C’est une voie d’exportation précieuse pour le pétrole que le Kurdistan rechigne à partager avec le gouvernement irakien. Ankara et Erbil partagent également un ennemi commun : le PKK. Une organisation terroriste pour l’un, un concurrent pour le contrôle du grand Kurdistan pour l’autre. C’est justement le PKK que la Turquie affirme combattre en bombardant les montagnes kurdes irakiennes, alors pourquoi le PDK reprocherait-il à son allié de l’aider à se débarrasser de cette présence encombrante ?

Plus qu’une autorisation à mener des opérations aériennes au-dessus du Kurdistan irakien, les autorités kurdes ont également collaboré sur le terrain avec les Turcs lors de la lutte contre l’organisation Etat islamique en Irak. Depuis, les 19 bases et leurs soldats turcs sont restés sur le territoire du nord de l’Irak. Ce week-end, le PDK a montré qu’il était prêt à réprimer son propre peuple dans la violence pour conserver coûte que coûte cette union d’intérêt avec Ankara.

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