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Le débat sur la transmission de la mémoire de la Shoah n’épargne pas Israël

Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem.
Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem. REUTERS/Ammar Awad

En Israël, l’enseignement de la Shoah fait partie intégrante de l’enseignement secondaire. L’équivalent du baccalauréat comprend même une épreuve obligatoire consacrée à l’Holocauste. Mais cet enseignement est aussi accompagné d’un débat sur la façon de le mener et les visées recherchées.

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De notre correspondant à Jérusalem,

La scène est un moment d’émotion partagée par la majorité des citoyens de tout un pays chaque année. En Israël, le 27e jour du mois de Nissan dans le calendrier hébraïque est le « jour de la Shoah ». À 10h du matin, les sirènes retentissent pendant deux minutes et le pays se fige. Dans la rue, les piétons cessent de marcher, les automobilistes s’arrêtent et descendent de voiture. Deux minutes de recueillement en mémoire des six millions de juifs tués durant la Seconde Guerre mondiale.

Jamais plus

Dans le calendrier grégorien, le « jour de la Shoah » intervient en avril ou en mai. Il ne correspond pas à la Journée du souvenir de l’Holocauste, le 27 janvier, choisie par l’ONU en 2005. Mais les commémorations israéliennes sont antérieures à la journée internationale : une première journée de commémoration a eu lieu dès 1949, un an après la création du pays avant que la date du 27 Nissan ne soit finalement actée par une loi adoptée en 1959.

Créé en 1948, dans les années post-Seconde Guerre mondiale, Israël a accueilli de nombreux rescapés de la Shoah. C’est ici que vit aujourd’hui la plus grande communauté juive au monde et l’Holocauste a une dimension personnelle dans de nombreuses familles israéliennes. « Si on comptait le nombre de récurrences, on serait surpris de voir combien de fois le mot Shoah apparaît dans un journal israélien », relève Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’université ouverte d’Israël. « L’Holocauste est présent dans tous les aspects de la vie : la politique, la culture, l’enseignement… ». En cette Journée internationale du Souvenir, le Premier ministre Benyamin Netanyahu mais aussi des institutions telles que l’armée ont ainsi publié sur Twitter leur engagement à ce qu’une telle tragédie ne se reproduise plus.

« Nettoyage mémoriel »

Mais la proximité ne facilite pas nécessairement la transmission. Israël Lichtenstein est né en 1932 en France. Âgé de sept ans au début de la guerre, il fut caché pour assurer sa survie. Mais ses parents ont tous deux été déportés. Son père n’est jamais revenu. Après l’Armistice, il a contacté un ami de son père pour obtenir des nouvelles de lui. « Il m’a dit : "Sors d’ici, je ne veux plus jamais te voir" », se souvient l’octogénaire. « Il ne voulait plus entendre parler de la guerre, il voulait faire un nettoyage mémoriel. Aujourd’hui, je comprends très bien. »

Résidant aujourd’hui à Jérusalem, Israël Lichtenstein a lui-même une position ambivalente sur le sujet. Engagé dans l’association Aloumim regroupant d’anciens enfants cachés, il participe de temps en temps à des rencontres. « Pour essayer de raconter l’histoire vécue en France », dit-il. Mais lui qui est venu s’installer en Israël emmenant avec lui l’étoile jaune que les autorités françaises lui ont imposé durant la guerre assure qu’il ne l’a jamais montrée à ses enfants. « Je voulais les laisser tranquilles. Il fallait qu’eux aient leur souvenir et pas les miens », explique-t-il. « L’histoire sera mieux racontée par ceux qui n’ont pas vécu cette période-là. Il est très difficile de mettre de côté ses sentiments quand on témoigne. »

Voyage en Pologne

Mais la transmission de la mémoire de la Shoah n’est pas qu’une affaire personnelle, laissée aux rescapés et à la sphère familiale. Cette sombre page de l’histoire du XXe siècle occupe une place centrale dans l’enseignement israélien. Depuis 2016, l’enseignement a même gagné les jardins d’enfants pour accompagner les sirènes du « Jour de la Shoah ». Et désormais, tout candidat au bagrout, l’équivalent du baccalauréat, dans une école publique du système juif et non religieux doit passer une épreuve consacrée à la Shoah.

Depuis la chute du bloc soviétique, les établissements proposent également, avec le soutien du ministère de l’Éducation, des voyages en Pologne à leurs classes de première. Les voyages comprennent une visite d’Auschwitz-Birkenau, le plus grand camp de concentration nazi, et de Cracovie et son quartier juif. « C’est un monde qu’on a détruit. Ces voyages visent à montrer quel était ce monde » explique Denis Charbit de l’université ouverte de Jérusalem. Chaque voyage est préparé pendant plusieurs semaines. Des bourses sont offertes à certaines familles démunies pour financer cette expédition. « C’est une minorité qui n’y participe pas », juge le professeur de sciences politiques et père de famille.

Mémoire plus précise

Yad Vashem occupe également une place centrale dans la vie publique israélienne. Le centre mondial du souvenir de l’Holocauste accueille les dirigeants étrangers en visite officielle dans le pays. Il accueille également de nombreux soldats durant leur service militaire. Et ce lieu de mémoire est également un centre de recherche. « Aujourd’hui, la transmission de la mémoire s’améliore d’année en année. La mémoire de la Shoah se fait plus précise », se félicite Lucien Lazare, ancien résistant français ayant émigré en Israël et membre du comité des Justes parmi les Nations de Yad Vashem.

Mais le débat accompagne les évolutions de cet enseignement. « Son évocation dès le jardin d’enfants a fait l’objet d’un débat : n’est-ce pas un peu trop tôt pour en parler ? », se souvient Denis Charbit. « Le matériel pédagogique produit en Israël est malheureusement moins bon que celui produit en France », déplore pour sa part Lucien Lazare, ancien proviseur d’un établissement secondaire.

Unité nationale

L’enseignement de la Shoah peut aussi servir des intérêts nationalistes. Le fait d’instaurer une épreuve obligatoire consacrée à l’Holocauste lors du « bagrout » peut répondre à un objectif triple, estime Denis Charbit : « s’assurer que cette page de l’histoire soit connue de tous. Mais cela peut être vu aussi comme un moyen de renforcer une unité nationale. Et, c’est plus difficile à prouver, mais cela peut jouer aussi dans le conflit avec les Palestiniens : nous sommes dans un contexte de concurrence de victimisation et cela peut conforter le discours israélien ».

Lucien Lazare porte un regard inquiet sur l’évolution de l’enseignement civique. « Il est de plus en plus politisé ces dernières années », déplore ce retraité de l’enseignement. « La question du sauvetage des juifs est absente », juge l’auteur d’un livre intitulé Ni héros, ni salauds, consacré à l’attitude des Français durant la Seconde Guerre mondiale. Soixante-quinze pour cent de la population juive de France a survécu au conflit, une proportion supérieure à celle des pays voisins. « Il est vrai qu’en matière d’éducation civique, il y a une inflexion de la part du ministère », concède Denis Charbit. Mais pour cet enseignant de sciences politiques, l’histoire de la Shoah échappe aux tentatives de récupération politique. Mais elle est stratégique, souligne-t-il : « L’identité juive se structure en général autour de trois dimensions : la croyance religieuse pour les pratiquants, Israël comme un fait national et la Shoah ».

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