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Série

Coronavirus: le Liban, exsangue, résiste à la pandémie

Liban: une manifestante passe devant un cortège de forces de l'ordre, le 28 avril 2020 à Beyrouth.
Liban: une manifestante passe devant un cortège de forces de l'ordre, le 28 avril 2020 à Beyrouth. AFP/Patrick Baz
12 mn

Malgré des moyens modestes et une crise économique et financière sans précédent, le Liban, avec 911 cas confirmés et 26 décès, fait figure de bon élève dans la lutte contre le coronavirus.

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De notre correspondant à Beyrouth,

Le premier cas de coronavirus au Liban est détecté le 20 février. La jeune femme testée positive revenait d’un pèlerinage dans la ville de Qom, en Iran, un lieu saint chiite visité tous les ans par des milliers de Libanais.

La nouvelle suscite une forte inquiétude. Le pays, secoué par un mouvement de contestation depuis le 17 octobre 2019, est déjà enfoncé dans la plus grave crise économique et financière de son histoire. Ployant sous une dette publique de 92 milliards de dollars, soit 170% du PIB, l’État est en faillite et s’apprête à suspendre le paiement de ses obligations. La livre libanaise poursuit sa dégringolade face au dollar américain et les prix des produits de consommation flambent. L’importation de matériel médical devient de plus en plus problématique en raison de la pénurie de dollars, une des illustrations de la crise qui a éclaté à l’automne.

Toutefois, la population et une partie de la classe politique ne prennent pas la mesure du danger. La provenance du premier cas confirmé fournit l’occasion à certaines figures politiques de réclamer la suspension des liaisons aériennes entre le Liban et l’Iran. Les réseaux sociaux s’enflamment contre les « avions de la mort », une expression utilisée dans un tweet par le leader druze Walid Joumblatt en allusion aux cas importés d’Iran mais aussi d’Italie.

Le chef chrétien Samir Geagea critique vivement le Premier ministre Hassan Diab et le ministre de la Santé proche du Hezbollah, Hamad Hassan, les menaçant de poursuites pénales pour leur gestion qu’il juge calamiteuse de la crise sanitaire.

Des rumeurs circulent sur des patients contaminés acheminés d’Iran pour être soignés au Liban. M. Geagea fait allusion à un article paru sur un site appelé Le Monde hébergé en Israël, selon lequel un hôpital appartenant au Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth accueillerait des responsables iraniens malades du Covid-19. Ces informations ont été démenties par la direction de l’établissement. Plus personne n’en parle aujourd’hui.

Réaction rapide et graduée du gouvernement

Malgré les campagnes de dénigrement dont il est la cible de la part de ses adversaires politiques et les ressources modestes à sa disposition, le gouvernement réagit rapidement et met en place une riposte graduée. La décision de fermer les écoles et les universités est prise assez tôt, le 29 février, alors que le nombre de cas confirmés n’excède pas les doigts des deux mains et qu’aucun décès n’est encore enregistré. Moins d’une semaine plus tard, les restaurants et les lieux de loisirs sont fermés et le 15 mars, cinq jours après le premier mort, la « mobilisation générale », qui impose un confinement total de toute la population est décrétée, couplée six jours plus tard à un couvre-feu de 19h à 5h du matin. Le 18 mars, le Liban ferme ses frontières et s’isole du reste du monde.

Une stratégie sanitaire est aussi mise en place rapidement. « Le Liban dispose de 140 hôpitaux, 15 000 lits, soit 3 lits pour 1 000 habitants, et de 300 médecins pour 100 000 habitants, des chiffres supérieurs à ceux de certains pays développés, explique à RFI le docteur Riad Khalifé, ancien directeur des soins du ministère de la Santé. Il existe aussi des services hautement spécialisés, des médecins et des professionnels paramédicaux compétents ».

Cependant, c’est autour du service public, longtemps décrié, que le gouvernement articule son plan. « Les 32 hôpitaux gouvernementaux disposent de 3 200 lits mais ont de tout temps été négligés », déclare Dr Khalifé. L’hospitalisation des malades atteints de Covid-19 est centralisée dans l’hôpital gouvernemental de Beyrouth, l’un des plus grands du pays. Les traitements sont entièrement pris en charge par l’État.

Le corps médical et le personnel de santé font preuve d’un dévouement exemplaire malgré les conditions de travail précaires. Très vite, ils gagnent la confiance et la sympathie de la population qui leur rend un vibrant hommage en organisant des collectes de fonds à leur profit. Le 29 mars, les Libanais, confinés chez eux, saluent par un tonnerre d’applaudissements, de sifflements et de youyous ces soldats inconnus, en premières lignes dans la lutte contre la maladie.
La stratégie du gouvernement consiste à ralentir la progression de la pandémie pour éviter la saturation du système de santé. « Nous avons besoin de médecins réanimateurs et de respirateurs. Sur les 1 500 appareils disponibles au Liban, 500 seulement peuvent être dédiés aux malades du Covid-19 », explique à RFI le docteur Charaf Abou Charaf, président de l’Ordre des médecins.

Passées les bisbilles politiques et après le flottement des premiers jours, une prise de conscience collective se produit. Les responsables officiels, les médias, les hommes de religion, tout le monde y met du sien pour sensibiliser l’opinion publique. Le hashtag #RestezChezVous envahit la Toile et les spots télévisés expliquant les moyens de prévention passent en boucle.

Les partis se mobilisent, les expatriés rapatriés

Connus pour leur indiscipline légendaire, les Libanais font preuve, étonnamment, d’un remarquable sens de la responsabilité. « Une bonne partie de la population a respecté la distanciation sociale et les gestes barrières. Cela a permis d’éviter le pire et de contenir la propagation du virus au tout début de la pandémie », commente le docteur Abou Charaf.

À la mi-avril, un mois après le début du confinement, le nombre de cas confirmés s’élevait à 658 et celui des décès à 21. Après les doutes et les accusations, l’action du gouvernement est saluée même par ses adversaires politiques. La députée Sethrida Geagea, dont l’époux menaçait de traduire en justice le ministre de la Santé, rend hommage à l’action de Hamad Hassan, « en dépit des divergences politiques ».

Parallèlement à l’action gouvernementale, les grands partis politiques s’investissent dans la lutte contre le coronavirus. Le Hezbollah affirme avoir mobilisé quelque 25 000 volontaires et le Coutant patriotique libre, fondé par le président de la République Michel Aoun, déploie des équipes sur le terrain.
Le gouvernement organise en même temps le rapatriement de milliers d’expatriés coincés en Europe, en Afrique et dans les pays arabes.

La riposte au coronavirus se fait en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui est régulièrement informée des mesures adoptées et de l’évolution de la maladie.

Le succès du Liban dans la lutte contre le coronavirus est souligné par la presse internationale, qui relève que cette bonne prestation intervient alors que le pays traverse de graves difficultés économiques et financières.

Les défis sont en effet colossaux. Tous les secteurs sont affectés par l’arrêt de l’activité économique, le chômage explose, la livre libanaise perd 200% de sa valeur face au dollar, les prix des produits de consommation s’envolent. Les Libanais, dont 50% vivent désormais sous le seuil de la pauvreté, ont du mal à boucler leur fin de mois.

Le gouvernement doit lutter en même temps sur les fronts sanitaire, économique et social. Pour alléger les difficultés des plus démunis, une aide de 400 000 livres libanaises (266 dollars au taux officiel, 100 dollars au marché noir) est distribuée à plus de cent mille familles. Un vaste plan de réforme économique et financière, comportant entre autres une restructuration du secteur bancaire, a par ailleurs été adopté et des négociations ont commencé avec le FMI pour tenter d’obtenir une aide de 10 milliards de dollars.

Relâchement de la discipline, hausse des contaminations

Des premiers signes de relâchement de la discipline apparaissent fin avril, avec le début du déconfinement graduel, étalé sur cinq étapes. Le mouvement de contestation, qui avait enregistré une pause de plusieurs semaines, reprend de plus belle. Les manifestants, notamment dans la ville de Tripoli dans le nord du pays, vandalisent les agences bancaires. De violents affrontements avec les forces de l’ordre font un mort et des dizaines de blessés.

Les rassemblements se multiplient, la vigilance baisse et les Libanais font preuve d’une indiscipline qualifiée d’« inconsciente » et d’« irresponsable » par les dirigeants.

Les cas de contaminations repartent à la hausse, avec un pic de 34 nouveaux malades testés positifs le 7 mai, alors le la courbe commençait à descendre. Le Premier ministre Hassan Diab fait état de 109 nouveaux cas en quatre jours, soit une hausse de près de 15%.

« La hausse des cas est alarmante et inquiétante, déclare le Dr Abou Charaf. Elle est due au relâchement de la discipline dans certaines régions, notamment à Tripoli et d’autres zones du Nord, et au non-respect de la quarantaine par de nombreux expatriés. Les Libanais rapatriés sont une bombe à retardement ». Le médecin relève des « anomalies » dans les tests PCR effectués par des Libanais venant surtout de pays africains. « Ce n’est pas normal que 40 à 50 expatriés aient été testés négatifs ailleurs et deviennent positifs au Liban », dit-il. Parmi les 34 cas confirmés le 7 mai, 25 venaient du Nigeria. Le médecin se déclare cependant globalement satisfait par la gestion de la crise et souligne que 1 000 à 1 500 tests de dépistage sont effectués quotidiennement, ce qui est « une bonne moyenne ».

Parmi les autres problèmes qui risquent de compromettre la lutte contre la progression du coronavirus, le Dr Abou Charaf évoque les « camps palestiniens et ceux des réfugiés syriens ». Le Liban abrite depuis 1948 près de 250 000 Palestiniens dont la moitié vit dans 12 camps, et plus d’un million de réfugiés syriens. 

Le 22 avril, un premier cas avait été détecté dans le camp palestinien de Galilée, près de Baalbeck, dans la plaine orientale de la Békaa. Depuis, cinq autres personnes ont été testées positives. Ces camps sont étroits et densément peuplés, par conséquent la distanciation sociale y est difficilement applicable. L’apparition d’un foyer de coronavirus dans ces lieux aurait de graves conséquences.

« L’UNRWA (office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens) affirme avoir pris des mesures préventives et les agences de l’ONU assurent que la situation dans les camps de réfugiés syriens est sous contrôle. Nous l’espérons », ajoute le médecin, qui est membre de la cellule de crise mise sur pied par le gouvernement pour lutter contre la pandémie.

Fermeture totale du pays pour quatre jours

Dans un souci de freiner la progression de la maladie, les autorités ont décidé, le 12 mai, la fermeture totale du pays pour une période de cinq jours. Une mesure extrême justifiée par le Premier ministre par « le relâchement dans certaines régions et un certain laxisme, ainsi que le manque de responsabilité de la part de certains citoyens ». Il s’agit de sauver « l’exploit » réalisé par le Liban face à la maladie.

Samedi 16 mai, la barre symbolique des 900 malades a été franchie mais le nombre de décès, qui est de 26, n’a pas augmenté depuis le 8 mai.

Dimanche, le Premier ministre a annoncé la réouverture partielle du pays et le retour au plan de déconfinement à partir de ce lundi 18 mai. « Nous devons rester vigilants, préserver la distanciation sociale et respecter les gestes barrières, a-t-il dit. Je ne veux pas que cette phase se transforme en cauchemar. » Hassane Diab a ajouté que les régions ou les quartiers les plus touchés seront isolés pour empêcher une explosion des cas.

Dimanche soir, quelques heures après l’annonce de la fin du reconfinement de 5 jours, des manifestants se sont rassemblés sur la voie rapide du « ring » près du centre-ville de Beyrouth, haut lieu de la contestation, pour protester contre la dégradation de la situation économique.

Au Liban, les crises se chevauchent et les solutions semblent lointaines.

► À lire aussi : En crise, le Liban prêt à faire flotter sa monnaie pour obtenir l'aide du FMI

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