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Série

Pendant l’épidémie de coronavirus, l'Égypte renforce l'état d’urgence

Désinfection de la nécropole des pyramides de Gizeh, à la périphérie sud-ouest du Caire,  le 25 mars 2020.
Désinfection de la nécropole des pyramides de Gizeh, à la périphérie sud-ouest du Caire, le 25 mars 2020. AFP/Khaled Desouki

L’Égypte a officiellement recensé 16 513 cas et 735 décès liés au coronavirus ce dimanche 24 mai. Ces derniers jours, le nombre de contaminations augmente avec un record de 745 cas pour la seule journée de mercredi 20 mai. Entre couvre-feu nocturne et dons médiatisés de matériel médical aux États-Unis ou à la Chine, les autorités du Caire ont voulu se montrer présentes face à la pandémie. Mais sur fond de crise sanitaire, la répression se poursuit, suscitant l’inquiétude des défenseurs des droits humains. Et l’Égypte risque de subir une aggravation de sa situation économique.

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Virus sur le Nil. En ce mois de février 2020, plusieurs touristes étrangers sont diagnostiqués porteurs du coronavirus à leur retour dans leurs pays d’origine, après une croisière sur le fleuve égyptien. Le 8 mars, c’est dans une station balnéaire de la Mer Rouge qu’est signalé le décès d’un touriste allemand, première victime de l’épidémie officiellement recensée en Égypte.

« Des touristes rentraient chez eux avec le coronavirus et au même moment les autorités égyptiennes assuraient qu’il n’y avait absolument rien », se souvient un Français qui étudiait au Caire. Le jeune homme constate alors « un déni généralisé » de l’épidémie et se souvient de « la chasse aux fausses informations » que les autorités égyptiennes entendent mener. C’est ainsi que la correspondante du journal britannique The Guardian se voit contrainte de quitter le pays en mars après avoir cité dans un article une étude scientifique canadienne estimant que le nombre de cas de coronavirus en Égypte était très probablement fortement sous-estimé.

Comme d’autres expatriés inquiets, notre étudiant français fait promptement sa valise et quitte l’Égypte à la mi-mars, au moment où des mesures fortes sont finalement prises : fermeture des aéroports du pays le 19 mars, puis couvre-feu à partir du 25 mars (d’abord à 19h chaque soir puis 21h actuellement, jusqu’à 6h du matin). Écoles, universités, mosquées, églises et restaurants sont fermés. « Rien n’est comme d’habitude au Caire », nous dit un habitant de la capitale qui n’avait jamais vu autant de rideaux baissés. Comme dans d’autres pays, ce jeune Égyptien décrit le décalage entre « ceux qui peuvent travailler de chez eux et ceux qui doivent se rendre sur leur lieu de travail ». C’est « une ville fantôme », nous confie cet habitant du Caire sidéré par ce mois de ramadan qui ne ressemble à aucun de ceux qu’il a connus : « Les mosquées sont fermées et il n’y a aucune décoration de ramadan dans les rues. » En cette période traditionnellement fêtée en famille, beaucoup limitent leurs visites « surtout pour protéger les grands-parents ».

Le gouvernement a déjà annoncé le renforcement des mesures pendant l’Aïd el Fitr qui marque la fin du ramadan. Du 24 au 29 mai, le couvre-feu débutera à 17h heures locales, les transports en commun ne fonctionneront pas et « tous les magasins, centres commerciaux, restaurants, lieux de divertissement, plages et parcs publics seront fermés », a prévenu le Premier ministre Moustafa Madbouli. Le gouvernement égyptien annonce par ailleurs des préparatifs pour que 35 hôpitaux soignent les malades du coronavirus. Des centres de dépistage ont été ouverts et plus d'un million de tests ont été réalisés, selon Mohamed Awad Tageddine, conseiller santé auprès du président Abdel Fattah al-Sissi.

► À écouter aussi : Ramadan confiné : ramadan confisqué?

Des cargaisons de masques

En pleine crise sanitaire mondiale, l’Égypte affiche des gestes de solidarité à l’égard de certains de ses partenaires internationaux, y compris les principales puissances. L’image spectaculaire d’un avion-cargo transportant du matériel médical (principalement des masques et d’autres protections jetables) destiné aux États-Unis est largement diffusée. Des cargaisons similaires sont acheminées vers la Chine, la Grande-Bretagne, l’Italie ou le Soudan.

Au mois de mars, la ministre égyptienne de la Santé Hala Zayed, se rend à Pékin pour témoigner de la solidarité de l'Égypte avec la Chine, puis en avril en Italie, remettant au ministre italien des Affaires étrangères Luigi di Maio des masques et des gants. Ces déplacements suscitent une volée de critiques sur les réseaux sociaux de la part d'internautes déplorant des pénuries de matériel médical en Égypte.

« S’il n’y avait pas d’arrière-pensées, ce serait louable mais il y a lieu d’en douter », commente Leslie Piquemal de l’ONG Cairo Institute for Human Rights Studies. « Et c’est particulièrement inquiétant dans un pays de 100 millions d’habitants dont beaucoup travaillent dans le secteur informel et qui n’ont d’autre choix que d’aller travailler. Donc, les masques et autres protections, l’Égypte va en avoir un très très grand besoin », poursuit Leslie Piquemal qui rappelle que la courbe de l’épidémie est toujours ascendante dans ce pays.

État d’urgence sanitaire

Le 28 avril, le Président Abd Elfattah Al Sissi renouvelle l’état d’urgence, instauré en 2017 en Égypte. Décrété à l’époque après une série d’attentats anti-chrétiens revendiqués par le groupe État Islamique, l’état d’urgence est cette fois reconduit en raison « de la situation sécuritaire et sanitaire critique ». La législation d'exception élargit considérablement les pouvoirs de la police en matière d'arrestation, de surveillance, et peut imposer des restrictions à la liberté de mouvement. L’état d’urgence sanitaire a aussi étendu les pouvoirs du président : ce dernier peut désormais décider de la fermeture des écoles, des universités, des administrations ainsi que mettre des établissements médicaux privés au service de la santé publique. Une évolution qui alarme l’ONG Human Rights Watch selon laquelle « seuls 5 amendement sur les 18 qui ont été soumis au Parlement sont clairement liés à la santé publique. Le Président Sissi utilise la pandémie non pas pour réformer mais pour étendre l’état d’urgence. » HRW parle d’une loi « abusive ».

« C’est un grand classique pour les autorités égyptiennes d’avoir des réactions répressives à des événements qu’on ne perçoit pas forcément comme des menaces d’ordre politique, renchérit Leslie Piquemal du Cairo Institute for Human Rights Studies : le pouvoir se donne encore plus d’outils pour pouvoir réprimer des expressions éventuelles de dissidence ou de désaccord sur la politique menée, y compris dans la lutte contre le coronavirus ».

De fait, pendant l’épidémie, l’Égypte poursuit sa politique de répression de toute forme d’opposition. Le 18 avril, 13 personnes ont été inscrites sur la liste « terroriste », parmi lesquelles l’ancien député Zyad al Elaimy et le militant politique Rami Shaath. Début mars, les visites accordées à la famille de ce dernier ont été brutalement interrompues. Plus aucune nouvelle du détenu alors que la menace du coronavirus plane sur les prisons égyptiennes surpeuplées. Ce qui inquiète Céline Lebrun-Shaath, l’épouse française de Rami Shaath : « Mon mari est donc détenu dans une cellule d'à peu près 25 m² avec 18 autres personnes. Donc vous comprenez bien qu'il est impossible de pratiquer la distanciation sociale, explique-t-elle à RFI. Les conditions de détention sanitaires sont vraiment déplorables. »

Le 29 avril, l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch s’alarme de l’arrestation de deux traductrices égyptiennes, Marwa Arafa et Kholoud Saïd. HRW parle de « disparition forcée ». Chadi Habache, un jeune Égyptien emprisonné après avoir réalisé le vidéoclip d'une chanson très critique du président Abdel Fattah al-Sissi décède dans une prison du Caire, annonce son avocat le 2 mai. Le 17 mai, la rédactrice en chef du journal indépendant Mada Masr, au ton souvent critique du régime d'Abdel Fattah al-Sissi, est brièvement arrêtée.

►À écouter aussi : Égypte : les défenseurs des droits humains dans le collimateur des autorités

Dans un pays qui a emprisonné des milliers d’opposants ces dernières années, ces informations confirment que le pouvoir égyptien n’a pas l’intention de desserrer l’étau pendant l’épidémie. Bien au contraire, le Caire reste sourd aux appels des organisations des droits de l’homme à libérer les prisonniers de conscience, exposés au risque de contamination dans les prisons égyptiennes surpeuplées. Selon Amnesty International, les autorités égyptiennes doivent pourtant « se conformer à leurs obligations internationales et relâcher les milliers de militants, défenseurs des droits humains, journalistes et autres voix critiques détenues pour avoir simplement exprimé leurs opinions ou pour avoir manifesté pacifiquement ».

Menace sur la reprise du tourisme

La crise du coronavirus menace l’économie égyptienne, déjà fragilisée par des années d’instabilité politique. Le 26 avril, le Premier ministre égyptien Moustafa Madbouli a annoncé que son gouvernement avait entamé des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) afin d'obtenir une aide financière d'un an, pour affronter la récession due à la pandémie de coronavirus. Le montant de l’aide n’a pas été précisé, sachant qu’en 2016, l’Égypte a déjà obtenu un plan de soutien de 12 milliards de dollars auprès du FMI. Une enveloppe assortie de mesures d’austérité qui ont lourdement pesé sur la population (notamment la réduction des subventions sur l’essence et l’électricité). La crise du coronavirus torpille les espoirs de relance du tourisme en Égypte. Laminé par les soubresauts politiques à partir de 2011, le secteur commençait à relever la tête. Les autorités du Caire espéraient accueillir 15 millions de touristes cette année, après avoir engrangé 11,6 milliards d’euros de recettes pour ce secteur l’année dernière. En ce mois de mai 2020, c’est de nouveau le calme plat aux abords des pyramides comme sur les plages de la mer Rouge.

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