Violences sexuelles en Iran: sur les réseaux sociaux, des internautes brisent le silence

Les accusations relayées sur les réseaux sociaux ont mené à l'arrestation d'un homme, soupçonné de multiples viols (photo d'illustration).
Les accusations relayées sur les réseaux sociaux ont mené à l'arrestation d'un homme, soupçonné de multiples viols (photo d'illustration). ATTA KENARE / AFP
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Depuis plusieurs jours, des Iraniens, femmes et hommes, dénoncent des cas de viols commis notamment par des personnalités. Ces dénonciations ont déjà permis l'arrestation, mardi 25 août, d’un des violeurs présumés. 

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« Ne nous taisons pas », « viol », « harcèlement sexuel », sont les hashtags les plus utilisés par les internautes iraniens ces derniers jours. Beaucoup de femmes - mais également des hommes - dénoncent les violences sexuelles qu’elles ont subies en tant qu’étudiantes ou lorsqu’elles étaient enfants : « Vous parlez beaucoup de viol, mais il se passe beaucoup de chose dans cette ville : le viol des enfants forcés à travailler, le viol pendant le service militaire, le viol au travail, le viol des transgenres et beaucoup d’autres cas qui ne sont pas exposés et dont la douleur reste à jamais… », écrit ainsi un internaute

« Je suis un garçon, je n’ai pas beaucoup de followers, je sais que ma voix ne sera pas entendue, mais à chaque fois qu’on fait le récit d’un viol, je tremble en me rappelant ce qui m’est arrivé quand j’étais enfant. Je veux parler d’un enseignant de religion qui m’a violé », raconte un autre dans un long « thread ».

Ce mouvement de dénonciation de masse, sans précédent en République Islamique d’Iran, rappelle les campagnes de témoignages lancées avec le hashtag #metoo aux États-Unis à partir de 2007 et #BalanceTonPorc en France en 2017. Les noms de personnalités publiques ont ainsi été révélés.  Des artistes, écrivains, et surtout un ancien libraire dont le nom a été massivement retweeté par les internautes. 

Le temps de l’omerta est terminé

Selon de nombreux témoignages, cet homme aurait invité des étudiantes chez lui et leur aurait fait boire de l’alcool avant de les droguer et de les violer. « Aujourd’hui, j’ai cherché K.A sur Instagram et je me suis rendu compte que je l’avais déjà bloqué. J’ai regardé les messages privés et je me suis rappelée que c’était cet homme dont je m’étais méfiée il y a cinq ans en raison de ses messages. Apparemment il courait après tout le monde, heureusement que je l’ai bloqué à cette époque », raconte une internaute.

Une autre appelle de son côté à briser le silence : « Deux violeurs infâmes qui se disent artistes se sont intégrés au groupe de la faculté des arts et du théâtre et ont violé beaucoup de femmes. Je ne sais pas comment l’écrire mais sachez que le temps de l’omerta contre ceux qui n’ont pas honte est terminé. Cherchez les hashtags, lisez-les, retweetez-les et ne vous taisez pas », ajoute-t-elle.

« Nous pouvons constater une différence d’attitude et une disposition de la société à écouter les femmes, à être plus ouvert [...] », affirme Tara Sepehri Far, chercheuse sur l'Iran à la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch. « C’est encourageant de voir que même en l’absence d’éducation formelle et malgré toutes les complications légales, les femmes se sentent assez fortes pour parler et prendre ce risque », se réjouit-elle.

« Victimes présumées »

Mais le chemin est encore long pour briser totalement le tabou. Birdarzani, un groupe féministe iranien qui s'emploie à sensibiliser les Iraniens à l'égalité des sexes et aux droits des femmes, revient dans un long article sur la difficulté que rencontre les victimes pour porter plainte, en raison des lois iraniennes majoritairement discriminantes envers les femmes : « Les femmes qui ont été agressées par K.A déclarent qu’elles n’ont pas osé s’adresser aux institutions juridiques parce qu’elles sont allées chez un homme de leur plein gré et qu’elles ont bu de l’alcool », précise le groupe.

En effet, les relations hors mariage ainsi que la consommation d’alcool sont interdites en Iran. « Comment dans ce cas, dénoncer sans reconnaître avoir bu de l’alcool », s’interrogent ainsi certains. Selon Tara Sepehri Far, en Iran, la femme est présumée victime jusqu’à ce qu’elle prouve qu’il y a eu usage de violence. Ainsi, en 2014, Reyaneh Jabbari avait été condamnée à mort et exécutée pour avoir tué son agresseur présumé en situation de légitime défense.

Par ailleurs, en Iran, les personnes reconnues coupables de viol sont condamnées à la peine de mort, ce qui augmente le poids qui pèse sur la victime. « Si une personne dénonce la personne qui l'a violée, elle va devoir gérer la famille et le système légal, mais aussi très certainement condamner quelqu’un à la mort », explique Tara Sepehri Far.

Le pouvoir des réseaux sociaux

Mardi 25 août, la police de Téhéran a annoncé l’arrestation d’un des agresseurs présumés. Le général Hossein Rahimi, commandant de la police de Téhéran, a demandé aux victimes de venir déposer plainte, leur assurant la protection de leurs identités.

C’est la deuxième fois en quelques mois que la pression exercée sur les sociaux a un impact sur les décisions du régime : « Cela montre le pouvoir des réseaux sociaux , se réjouit Tara Sepehri Far, mais il faut garder en tête que l’individu interpellé était celui dont le nom revenait le plus et celui qui était le moins connecté au pouvoir. Il sera intéressant de voir si la justice réagit également vis-à-vis de ceux dont le statut social est élevé ou qui sont connectés d’une manière ou d’une autre au pouvoir », nuance néanmoins la chercheuse. 

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