Débat identitaire au Liban sur fond de chaos généralisé

Un manifestant brandit un drapeau national libanais lors d'une manifestation au centre-ville de Beyrouth, le 3 mars 2021.
Un manifestant brandit un drapeau national libanais lors d'une manifestation au centre-ville de Beyrouth, le 3 mars 2021. AP - Hassan Ammar

L’effondrement systémique de l’État et de l’économie se poursuit au Liban sur fond de blocages politiques et de débats passionnés sur l’identité du pays. 

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De notre correspondant à Beyrouth,

Une jeune femme s’empare d’un sac de lait en poudre subventionné par l’État en lançant des cris stridents. D’autres personnes tentent de l’en empêcher. La mêlée se transforme en une violente empoignade. L’incident se déroule dans un supermarché de Beyrouth, le jeudi 4 mars.   

Cette scène, dont les images ont fait le tour de la Toile, résume fidèlement la situation au Liban un an et demi après l’éclatement de la pire crise économique et financière de son histoire.

Depuis le 17 octobre 2019, le pays du Cèdre s’enfonce, inexorablement, dans un chaos indescriptible, caractérisé par l’effondrement de l’État, de la monnaie nationale, du secteur bancaire, de l’économie, des systèmes éducatif et hospitalier. Un effondrement généralisé, accompagné d’une hausse de la criminalité et de l’insécurité, aggravé par la double explosion dévastatrice du port de Beyrouth, le 4 août 2020, qui a fait 206 morts, plus de 6 500 blessés et détruit une partie de la capitale. Aggravé également par la progression exponentielle de la pandémie du coronavirus.

La colère des gens éclate dans la rue

Après une accalmie de plusieurs mois, les Libanais sont redescendus dans la rue, début mars, bloquant des routes dans tout le Liban à l’aide de pneus enflammés et de bennes à ordure. Une colère provoquée par une nouvelle baisse historique de la monnaie nationale, qui a atteint 10 000 livres pour un dollar, balayant ce qui restait de leur pouvoir d’achat dans un pays qui importe la majeure partie de ses besoins essentiels. Avant la crise, un dollar valait 1 500 livres.

Le salaire minimum a perdu 84% de sa valeur, passant de l’équivalent de 450 dollars à 72 dollars par mois, plaçant le Liban juste avant l’Afghanistan et après le Bangladesh dans le classement des pays aux plus faibles revenus par habitant, selon le centre de recherche et institut de sondage « Information International », basé à Beyrouth. 

En quelques mois seulement, le nombre de Libanais qui ont basculé dans la pauvreté extrême a triplé, passant de 8% à 23%, et plus de 55% des 5 millions de Libanais vivent sous le seuil de la pauvreté, selon des chiffres de la Banque mondiale datant de mai 2020. Depuis, la situation s’est considérablement dégradée. « Je vends des citrons de mon jardin et des œufs frais de mon poulailler pour essayer de boucler mes fins de mois. Jamais je n’aurais cru en arriver là », se lamente Hoda, une psychologue, veuve de 60 ans.

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Incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires de la population meurtrie par la disparition des maigres filets sociaux, l’État a contracté, en janvier, un prêt de 246 millions de dollars auprès de la Banque mondiale (BM). 

Cette aide d’urgence aux ménages défavorisés devrait soutenir le développement d'un système national de filets de sécurité sociale pour permettre une meilleure réponse aux crises « aggravées et sans précédent » que subit le pays, selon la BM. Deux cent mille familles, soit environ 786 000 personnes, devraient en bénéficier. Un plan dont la seule ambition est d’éloigner le spectre de la crise alimentaire majeure contre laquelle le Premier ministre démissionnaire Hassane Diab avait mis en garde dès le printemps dernier. 

Pas de gouvernement depuis sept mois

Ces graves dérèglements financiers et socio-économiques sont amplifiés par des blocages politiques qui ne cessent de se complexifier au fil des mois. Le pays est toujours sans gouvernement depuis la démission de Hassane Diab, le 10 août 2020, après le drame du port, sous la pression combinée de la rue et d’une partie de la classe politique. Pourtant, la formation d’un « gouvernement de mission », capable de mener des réformes exigées par les bailleurs de fonds pour débloquer une aide au Liban, figure en tête d’une initiative de règlement de la crise proposée par la France avec le soutien des pays occidentaux et de l’ONU.

La formation du gouvernement par le Premier ministre désigné Saad Hariri bute sur des divergences politiques et des intérêts contradictoires entre les partis traditionnels qui se disputent les portefeuilles et les quotas. Elle avait été bloquée, pendant cinq mois, par les conditions posées par l’administration Trump, qui exigeait l’exclusion du Hezbollah du pouvoir exécutif. Une demande difficile à satisfaire car le parti chiite et ses alliés du Courant patriotique libre (CPL, principal parti chrétien fondé par le président Michel Aoun) et d’autres formations détiennent la majorité au Parlement.  

L’Église maronite veut internationaliser la crise

La crise politique a pris une nouvelle tournure depuis que le patriarche maronite Béchara Raï a appelé à la tenue d’une conférence internationale sous l’égide des Nations unies afin de proclamer la « neutralité du Liban » vis-à-vis des conflits qui secouent la région. Malgré l’opposition d’une partie de la classe politique et de la population à son initiative, le chef de la plus grande Église chrétienne du pays est revenu à la charge le 27 février lors d’un rassemblement de soutien qui a regroupé des milliers de personnes sous le balcon du patriarcat à Bkerké, à 25 km au nord de Beyrouth. Mais cette revendication considérée par certains partis, dont le Hezbollah, comme une refondation du Liban et devrait faire l’objet, au préalable, d’un consensus interne.

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« Certes, les membres du Hezbollah possèdent la nationalité libanaise. Cependant, ils sont organiquement liés à la République islamique d’Iran, affirme à RFI Toufic Hindi, politicien et ancien conseiller du chef de l’ex-milice chrétienne des Forces libanaises, Samir Geagea. Par conséquent, on ne peut pas dire aujourd’hui que des partenaires libanais refusent la neutralité. » 

Ce n’est toutefois pas l’avis de Maher Hammoud, chef du Rassemblement des oulémas musulmans, qui regroupe des hommes de religion sunnites et chiites proches du Hezbollah. « Cette résistance a libéré le pays de l’occupation israélienne, a écrit ce dignitaire religieux sunnite très en vue dans une lettre ouverte adressée au patriarche Raï publiée le 2 mars dans le quotidien Al-Akhbar. Elle a offert au Liban une grande profondeur politique et morale sans rien exiger en contrepartie, à part de ne pas être poignardée dans le dos et d’être considérée comme partie intégrante du paysage politique local. »

« Il faut avant tout expliquer la signification de la neutralité, sinon la seule définition de ce mot est la reddition face à l’ennemi sioniste », a ajouté cheikh Hammoud.

Même son de cloche du côté du Hezbollah. « Nous avons vécu des expériences amères par le passé et nous ne sommes pas disposés à livrer notre pays aux convoitises israéliennes », affirme Hassan Fadlallah, un député du parti chiite. « Nous estimons qu’une internationalisation constitue un danger pour le Liban et compliquera la crise, car les différents pays ont leurs propres calculs », a-t-il ajouté. 

Mais pour M. Hindi, « la neutralité est dans les fondements même de l’entité libanaise ». « Elle a été consacrée lors de l’indépendance du Liban par le concept " ni Occident ni Orient ", dit-il. C’est la géopolitique du Liban qui appelle cette neutralité vu qu’il est au cœur d’une région tourmentée. Chaque fois qu’il y a ingérence ou qu’une partie des Libanais est appuyée par un État, d’autres acteurs entrent en jeu, ce qui aboutit à la déstabilisation et à la guerre civile. »

Ce débat sur l’identité du Liban et sa place dans la région est aussi ancien que l’indépendance du pays, en 1943. Pendant la guerre civile (1975-1990) il se déroulait sous le feu des canons, aujourd’hui, il se tient sous l’épée de la famine. 

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