Entretien

Irak: Amnesty International décrypte l'histoire de l'utilisation des armes chimiques

Le massacre à l'arme chimique de Halabja, en mars 1988, a fait des milliers de victimes. 7 000 d'entre elles ont saisi un tribunal du Kurdistan irakien.
Le massacre à l'arme chimique de Halabja, en mars 1988, a fait des milliers de victimes. 7 000 d'entre elles ont saisi un tribunal du Kurdistan irakien. AFP/File

Amnesty International publie ce 18 mars ToxicAffair, une plateforme numérique consacrée à l’histoire de l'utilisation d’armes chimiques par l’Irak de Saddam Hussein, responsables de la mort de milliers de civils kurdes et de soldats iraniens dans les années 1980. ToxicAffairpointe l'implication de plusieurs entreprises étrangères, notamment occidentales, dans leur élaboration.

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Virigine Roels est la rédactrice en chef de La Chronique d'Amnesty International. Les informations disponibles sur la plateforme ToxicAffair, mise en ligne ce jeudi 18 mars 2021, sont tirées d’une enquête qu'elle a dirigée, pour La Chronique d’Amnesty, et d'extraits inédits du documentaire de Jean-Pierre Canet, « Irak, destruction d’une nation ».

RFI : Pourquoi lancer cette plateforme maintenant ? 

Virginie Roels : C'est Jean-Pierre Canet, qui travaillait sur une série documentaire portant sur la destruction de la nation irakienne après l'invasion américaine de 2003, qui m'a convaincue. Lors de ses recherches, la question de l'utilisation des armes chimiques était sous-jacente, et il était frustré de ne pas approfondir davantage le sujet. Comme rédactrice en chef de La Chronique d'Amnesty, je me suis dit que nous devions creuser la question de l'utilisation des armes chimiques en Irak et celle de la potentielle implication d'entreprises occidentales dans leur fabrication. Il en est ressorti qu'il était intéressant de reprendre le fil de cette histoire, de la rendre accessible à un public plus large et plus jeune. D'où la plateforme, qu'on a voulu exhaustive et simple d'utilisation, pour expliquer comment l'usage des armes chimiques avait été rendu possible, comment Saddam Hussein s'était fourni en matières premières, et comment des États et des entreprises avaient permis l'utilisation de ces armes. 

95% des matières premières nécessaires à l'élaboration d'armes chimiques en Irak ont été fournies par des entreprises étrangères. Certaines d'entre elles ont-elles été condamnées ?

Aucune de ces entreprises, allemandes, françaises, néerlandaises, italiennes n'a été condamnée, à proprement parler. Certaines ont été poursuivies sur des questions de droit commercial et ont dû payer des amendes pour avoir enfreint des droits de douane. On est loin de la complicité de crime de guerre. La seule peine lourde à avoir été prononcée est celle du négociateur néerlandais Frans Van Anraat, qui a été condamné en 2005 par la justice hollandaise à seize ans et demi de prison. 

Ce qui est complexe, c'est de prouver que les entreprises savaient à quoi allaient servir les matières premières qu'elles vendaient : les armes chimiques utilisent les mêmes ingrédients de fabrication que les stylos ou le nylon, par exemple. 

► À voir : La plateforme ToxicAffair élaborée par Amnesty International

Un procès est en cours au Kurdistan irakien, initié par la plainte de 7 000 victimes du massacre à l'arme chimique de Halabja, responsable de la mort de 3 000 à 5 000 civils en mars 1988. Que peut-on en attendre 

Actuellement, les audiences sont suspendues à cause de l'épidémie de coronavirus et aucune des entreprises mises en cause ne s'est déplacée sur place. C'est une des limites de la procédure ; l'autre, c'est qu'il y a peu de chances qu'une décision juridique prise au Kurdistan irakien soit applicable en Europe. Mais la justice avance. Elle se dote au fur et à mesure des moyens de poursuivre les responsables. Nous sommes au début d'une prise de conscience des co-responsabilités : la justice commence à se dire que si les entreprises ne sont pas des politiques ou des individus, elles ont des responsabilités sur la question des droits humains et sur l'utilisation des armes chimiques. La notion de responsabilité d'entreprise est très importante aujourd'hui en termes de droit français.

► À voir : La série documentaire « Irak, destruction d’une nation » de Jean-Pierre Canet, disponible sur France 5

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