Égypte: le grand retour du sentiment «pharaonique»

Une momie royale désormais logée au Musée national de la civilisation égyptienne.
Une momie royale désormais logée au Musée national de la civilisation égyptienne. REUTERS - REUTERS TV

Vingt-deux chars transportant des momies de rois et reines de l'Égypte antique ont défilé samedi 3 avril dans les rues du Caire, lors d'un spectacle pharaonique pour aller rejoindre le Musée national de la civilisation égyptienne (NMEC), nouvelle demeure des momies royales. Un spectacle grandiose qui a ravi et réveillé un sentiment «pharaonique» chez des millions d’Égyptiens.

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De notre correspondant en Égypte,

Les Égyptiens ont contracté le virus de la « pharaomanie » depuis la parade à grand spectacle de 22 momies royales dans les rues du Caire samedi 3 avril. Il est vrai que durant une semaine, radio, télévisions, journaux et même réseaux sociaux en Égypte n’en avaient que pour « nos ancêtres les pharaons ». Des pharaons qui n’étaient plus uniquement une source de dollars et d’euros grâce au tourisme, mais surtout une source de fierté nationale relevant le moral d’Égyptiens confrontés à la crise économique et à la pandémie du Covid-19.

C’est ainsi qu’un hymne tiré du « Livre des morts » et chanté en égyptien antique est devenu un tube tournant en boucle sur les radios, les télévisions et les réseaux sociaux. L’engouement est tel que le ministère de l’Éducation a annoncé que les bases des hiéroglyphes seront enseignées aux écoliers de CM1.

Révolution scolaire

Les Égyptiens, dans leur écrasante majorité, avaient, depuis plus de 70 ans été nourris au panarabisme nassérien qui gommait pratiquement tout ce qui venait avant la conquête arabe de l’Égypte, en 641. Seuls des pharaons, choisis à des fins de propagande, étaient enseignés aux écoliers. Ménès, le fondateur de la première dynastie et surtout l’unificateur des royaumes du Nord et du Sud de l’Égypte, était comparé à Nasser qui avait unifié l’Égypte et la Syrie (1958-61). Ahmosis, vainqueur des envahisseurs Hyksoss, comme Nasser vainqueur de « la lâche et triple agression » des Anglais, Français et Israéliens après la nationalisation du Canal de Suez en 1956. Il y a aussi Amenemhat III dont le règne était l’âge d’or du paysan comme Nasser avec la réforme agraire.

Ramsès II, signataire du premier traité de paix historique avec les Hittites, a été ajouté au programme sous le président Sadate, qui avait signé le traité de paix avec Israël (1979). Pour le reste du programme, c’était l’histoire d’une Égypte conquise qui était enseignée. Des Byzantins aux Arabes, des Omeyyades aux Abbassides, des Fatimides aux Mamelouks, des Ottomans aux Anglais pour enfin être libérée par le Président Gamal Abdel Nasser.

Durant la brève période de pouvoir des Frères Musulmans (2012-13), les Pharaons ont vu les menaces s’accumuler. Sur les télés, un prêcheur réclamait le dynamitage du Sphinx ou au moins son enterrement sous les sables du désert. Les salafistes voulaient voiler les statues colossales considérées comme des idoles païennes. Les Frères Musulmans, plus pragmatiques, ont proposé de les recouvrir de cire pour ne pas perdre les dollars des touristes. Certains ont proposé la vente du patrimoine pharaonique pour rembourser la dette extérieure de l’Égypte, d’autres la cession pour 99 ans du plateau des Pyramides à des investisseurs du Qatar. Quant aux momies, elles devaient tout simplement être enterrées, la momification étant jugée contraire à l’islam. Faute de temps, aucun de ces projets n’a abouti.

De maudits à idoles

Tout récemment encore, les pharaons étaient mal vus. Pour les 90% des Égyptiens musulmans, les pharaons étaient maudits par le Coran. Les Coptes, même s’ils s’affirment descendants directs des anciens Égyptiens, soulignent qu’ils viennent du peuple et non des Pharaons mal vus par l’Ancien Testament.

Le sentiment général évolue désormais. Il y a eu quelques « méchants » pharaons cités par les livres saints, mais tous les autres étaient bons. Et comme les livres saints ne citent pas les noms exacts des « méchants » pharaons, tous ceux qui ont laissé de glorieux vestiges peuvent être bons.

La « pharaomanie » a pris de telles proportions que l’opinion publique, via les réseaux sociaux, a violemment attaqué la superproduction d’un feuilleton télévisé tiré d’un des premiers romans du Nobel de littérature Naguib Mahfouz, « La lutte de Thèbes ». Un roman qui conte la lutte des Thébains (Louxor) pour libérer l’Égypte des envahisseurs venus d’Asie, les Hyksoss. Sur la promotion du feuilleton prévu pour le mois de ramadan débutant le 13 avril, on voyait notamment le pharaon Ahmosis sous les traits d’un acteur barbu portant une armure dorée. Une apparence plus proche de l’hoplite grec que d’un pharaon qui, par précepte religieux, ne portait jamais la barbe. D’ailleurs, sur les bas reliefs égyptiens des batailles, les barbus sont les ennemis vaincus. Pour calmer le mécontentement, la société de production a annoncé qu’elle suspendait la diffusion du feuilleton jusqu’à ce que les experts aient tranché. Des millions d’euros pourraient partir en fumée.

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