Jordanie: une opposante syrienne se dit menacée d’expulsion

Le camp de réfugiés syriens l'Azraq, en Jordanie.
Le camp de réfugiés syriens l'Azraq, en Jordanie. AFP

Depuis plusieurs semaines, Hasna al-Hariri se dit sous pression des autorités jordaniennes pour quitter le pays où elle a trouvé refuge en 2014. Cette opposante au régime de Bachar el-Assad, connue pour avoir dénoncé les tortures et viols dans les prisons du régime syrien, a été contrainte de quitter Amman cette semaine. Elle se trouve désormais dans un camp près de la frontière syrienne et dit craindre un retour forcé dans son pays.

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Originaire de Deraa, le berceau de la contestation contre Bachar el-Assad, Hasna al-Hariri et sa famille ont rejoint l’opposition dès le début du mouvement. L’un de ses fils a déserté l’armée, un autre a rejoint les rebelles. Elle-même a commencé alors à livrer de la nourriture à ces combattants anti-Assad. Pour prix de cet engagement, 13 personnes de sa famille ont été tuées, dont son mari et trois de ses fils.

Hasna al-Hariri, elle, a connu la prison à plusieurs reprises entre 2011 et 2014, date à laquelle elle est libérée à la faveur d’un échange de prisonniers et trouve refuge en Jordanie. À sa sortie, elle est devenue l’une des rares femmes à témoigner à visage découvert des sévices subis dans ces prisons du régime syrien. « Le viol était partout. Dans les actes, dans les menaces, dans les discours. C’était le maître mot. Viol. Pour me faire craquer, les gardes me faisaient entrer dans les salles de torture où des hommes nus se faisaient violer et ils me criaient : « Regarde bien ! C’est ce qui arrivera à tes fils et tes filles si tu continues à comploter contre le régime. On vous violera tous ! » Ils savent bien que dans nos sociétés, le viol est pire que la mort », racontait-elle en 2017 au journal Le Monde.

Le viol, sujet tabou

« Hasna al-Hariri est un visage parmi tant d’autres des révolutionnaires. Mais c’est un symbole qui est fort, car elle a témoigné sur un sujet très tabou », juge Firas Kontar, un juriste et politologue franco-syrien, militant de l’opposition syrienne. « Elle vous livre par exemple son témoignage à propos d’une femme à qui les geôliers ont introduit dans son vagin un rat. Elle en est morte. D’autres personnes ont témoigné, mais la parole des femmes est rare et souvent anonyme quand elles arrivent à parler. Donc Hasna al-Hariri a apporté un témoignage qui est très important », poursuit-il.

La force de son témoignage, mais aussi son aura ont attiré l’attention sur elle et Hasna al-Hariri est devenue l’un des visages de la révolution contre Bachar el-Assad. « C’est une femme qui est très écoutée au sein de sa région. Elle est issue d’une grande famille, tribale, qui a de l’influence au sein de sa communauté dans la province de Deraa », relève Salam Kawakibi, directeur du centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris.

« Activités illégales »

En Jordanie, Hasna al-Hariri a poursuivi ses activités militantes. Elle se dit déterminée à témoigner un jour au procès de Bachar el-Assad devant une cour internationale. Mais elle est une cible pour le régime de Damas. « Fin 2018, j’ai été contactée par les services secrets de Jordanie m’avertissant que le régime syrien demandait mon transfert en Syrie. "C’est simplement pour vous prévenir", m’a-t-on dit. Je me sentais alors protégée en Jordanie par le droit international. Début avril 2021, j’ai été convoquée par ces mêmes services : "Les Syriens vous réclament à nouveau avec insistance. On vous donne quatorze jours pour quitter la Jordanie" », racontait-elle en début de semaine dans une autre interview au Monde. Deux autres militants syriens auraient reçu la même injonction, précise-t-elle.

Après cette mise en garde début avril, elle enregistre un message audio qui circule sur les groupes WhatsApp d’opposants syriens. Une campagne naît sur les réseaux sociaux pour faire pression sur la Jordanie pour qu’elle renonce à expulser Hasna al-Hariri. La Jordanie dément toute tentative d’expulsion vers la Syrie : le pays accueille les Syriens comme « des hôtes chers, faisant tout son possible pour leur assurer une vie digne »a déclaré un responsable sous couvert d’anonymat au journal Jordan Times. Mais il reconnaît qu’il a été demandé à Hasna al-Hariri de mettre fin à ses« activités illégales qui nuisent à la Jordanie ».

« La vengeance dans la peau »

En début de semaine, Hasna al-Hariri a affirmé avoir été arrêtée par des forces jordaniennes et contrainte de quitter Amman, la capitale, avec son fils et sa famille. Elle se trouve désormais dans le camp d’Azraq, en plein désert dans le nord-est de la Jordanie. Jointe par Le Monde, elle disait alors craindre« d’être transférée et éliminée en Syrie ».

Dans les rangs de l’opposition, la volonté du régime syrien de faire taire les voix dissidentes en exil ne fait guère de doute et les menaces sont prises au sérieux.« Ce n’est pas, je pense, son statut de symbole qui en fait une cible : ce régime se venge de tous ceux qui lui ont porté des coups. Il a la vengeance dans la peau », juge Firas Kontar. Son statut de personnalité devrait toutefois lui offrir une protection. Avant de devoir quitter Amman, elle avait entamé des démarches avec le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés pour trouver un autre pays d’accueil.« Beaucoup d’organisations vont œuvrer pour qu’elle quitte la Jordanie », prédit ce militant de l’opposition syrienne.

Machine de peur

Mais ces pressions sur Hasna al-Hariri sont perçues comme une menace personnelle aussi par d’autres militants de l’opposition. « Ce que cherche le régime de Bachar el-Assad, c’est rétablir sa machine de peur. Et il montre qu’il en a la capacité », estime Firas Kontar. D’autant que parmi les Syriens exilés, beaucoup font le lien entre le cas de Hasna al-Hariri et les menaces d’expulsion de Syriens de la région de Damas réfugiés au Danemark. « Tout le monde interprète ça par la volonté internationale de réhabiliter le régime syrien, de tourner la page de ses exactions et de rétablir les relations diplomatiques avec lui », indique Salam Kawakibi.

Cette interprétation« est peut-être fausse », précise le directeur du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris pour qui d’autres intérêts, de politique intérieure ou géopolitiques, dictent les décisions des États à l’égard de la Syrie et des Syriens. Et expulser Hasna al-Hariri « serait un changement radical qui aurait des répercussions très violentes ; je ne crois pas que la Jordanie ira jusque-là », juge-t-il. La Jordanie accueille sur son territoire 1,3 million de réfugiés syriens : le retour forcé d’une personnalité connue risquerait de créer des tensions dans le pays. « Mais tout est possible en ce moment. La Turquie renoue avec l’Égypte, les dirigeants saoudiens - qu’Assad a traités de demis hommes - renouent avec lui. Les Émirats - qui ont été traités de singes par le régime syrien - renouent aussi avec lui. Rien ne m’étonne plus sur la scène internationale », tempère le chercheur.

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