Kurdistan irakien: inquiétudes autour de graves violations des droits de l'homme

Les Kurdes d'Irak bloquent un boulevard devant un bâtiment du gouvernement local lors d'une manifestation contre les autorités kurdes accusées de corruption dans la ville de Souleymanieh, dans le nord-est de l'Irak, le 11 décembre 2020.
Les Kurdes d'Irak bloquent un boulevard devant un bâtiment du gouvernement local lors d'une manifestation contre les autorités kurdes accusées de corruption dans la ville de Souleymanieh, dans le nord-est de l'Irak, le 11 décembre 2020. AFP - SHWAN MOHAMMED

Les grands alliés occidentaux du Kurdistan irakien s’inquiètent des violations des droits de l'homme dans la région autonome. Cinq journalistes et militants ont été condamnés en appel à six ans de prison pour avoir tenté de nuire à la sécurité nationale mais aussi pour espionnage pour les États-Unis et l'Allemagne.

Publicité

Voilà des mois que les familles des cinq accusés appellent la communauté internationale à réagir face à ce qu’ils décrivent comme une instrumentalisation politique de la justice. Les journalistes Sherwan Sherwani, Guhdar Zebari et Ayaz Karam et les militants Shvan Saeed Omar et Hariwan Issa ont tous été arrêtés en octobre dernier lors d’une opération visant à étouffer les manifestations contre les autorités du Kurdistan irakien.

Leurs proches dénoncent l’utilisation de la torture et de menaces pour les forcer à signer les aveux utilisés lors de leur procès. Shirwan Sherwani y est d’ailleurs apparu blessé et incapable de se tenir debout devant la Cour selon son avocat. Il a également directement accusé les forces de renseignements d’avoir menacé d’agresser sexuellement sa femme et sa mère s’il ne signait pas ces aveux. Selon Human Rights Watch (HRW) le juge n’aurait pas réagi à ces accusations. Pour l’ONG  il est clair que la condamnation vient d’une « volonté politique partiale ». Sherwan Sherwani est notamment connu pour ses enquêtes journalistiques sur la corruption. Il a également critiqué publiquement le Premier ministre kurde sur les réseaux sociaux.

Vingt-neuf députés kurdes irakiens ont également dénoncé le non-respect des lois lors de l’enquête ainsi que l’absence d’avocats auprès des accusés pendant les interrogatoires.

À lire aussi : Au Kurdistan irakien, le mouvement de protestation tourne au chaos

Les cinq hommes ont dû répondre à plusieurs accusations telles que « incitation à manifester et à déstabiliser la région », « mauvais usage d’appareils électroniques », une accusation souvent portée envers les journalistes critiques dans la région. Mais la Cour de cassation qui a rejeté l’appel la semaine dernière est allée plus loin. Dans son rapport, elle affirme que des diplomates américains et allemands auraient versé de l’argent aux accusés pour des missions d’espionnage.

Les deux pays mis en cause dans l’affaire, pourtant alliés de longue date du Kurdistan irakien, ont donc tous deux pris la défense des accusés.

Des accusations « absurdes » pour Berlin

Dans un communiqué envoyé par le consulat américain aux médias kurdes, Washington rappelle tout d’abord son « attachement à la liberté d’expression »  et « au respect des lois notamment dans le processus judiciaire ». Le communiqué appelle également les pays hôtes à respecter le travail des « diplomates américains qui – tout comme les journalistes – rencontrent différentes personnes pour faire leur travail. »

Les accusations d’espionnage sont tout simplement « absurdes » du point de vue de Berlin. Elles seraient basées sur les témoignages d’informateurs secrets et sur des photos trouvées sur les réseaux sociaux montrant les accusés aux côtés de membres de la diplomatie. Pour le consulat allemand, il n’y a pas de débat :  « Les échanges menés avec des membres de la société civile, des journalistes et des militants font partie du travail diplomatique quotidien partout dans le monde. » Le Canada, la France et l’Union européenne ont eux aussi exprimé leur inquiétude sur cette affaire.

Le seul espoir pour les cinq détenus est maintenant la grâce présidentielle. Mais cela reviendrait pour le président de la région du Kurdistan irakien Netchirvan Barzani à contredire son propre cousin, le Premier ministre qui a ouvertement accusé les cinq hommes de terrorisme et d'espionnage avant même que le jugement ne débute.

Une répression de plus en plus violente

Être journaliste indépendant ou simple critique des autorités n’a jamais été chose facile au Kurdistan irakien. Mais la situation semble avoir empirée avec l’épidémie du Covid-19 et la mise en place du nouveau gouvernement dont le Premier ministre Masrour Barzani est l’ancien patron des services de sécurité kurdes.

Les trois journalistes et deux militants en question ont été détenus lors d’une série d’arrestations de grande ampleur visant à étouffer le soulèvement populaire généré par des conditions de vie de plus en plus difficiles. Selon l’avocat Karzan Fadhel du Democracy and Human Rights Development Centre (DHRD) basé à Souleymanieh, il y aurait aujourd’hui plus de soixante-dix détenus politiques entre Erbil et Dohuk, les deux grandes villes sous l’autorité du PDK. Parmi eux, Badal Barwari, une figure du mouvement des enseignants qui réclament le paiement des salaires des fonctionnaires depuis plusieurs années. Ce professeur a été arrêté en août 2020 à Dohuk avec le journaliste Omed Baroshki. Tous deux sont depuis détenus à Dohuk. L’avocat de Badal Barwari s’est dit très inquiet pour la santé de son client en février dernier. Ce lundi, il a annoncé une audience prévue par la Cour de cassation d’Erbil le 17 août prochain, un an après son arrestation.  

À lire aussi : Au Kurdistan irakien, des manifestants arrêtés et jugés avec de «fausses preuves»

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail