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Reportage international

Pénurie de bière en temps de Covid-19: le Mexique a soif

Audio 02:33
Pénurie de bière au Mexique, à la suite de la crise du coronavirus.
Pénurie de bière au Mexique, à la suite de la crise du coronavirus. RFI/Alix Hardy

La suspension de toutes les activités non-essentielles depuis le mois d’avril affecte le secteur de la bière, dans un pays à la fois grand consommateur et premier exportateur au monde.

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Ce sont les grandes absentes du moment. Dans le frigo de cette épicerie de la Roma, un quartier du centre de la capitale Mexico, le rayon est toujours labellisé « Cerveza » (« bière »), mais la nature ayant horreur du vide, les étagères sont désormais remplies de sodas et autres bouteilles de coca qui peinent à donner le change.

Il y a un mois encore, on pouvait s’acheter un litre de bière glacée pour un peu plus d’un euro dans ce même magasin. Mais depuis quelques semaines, le constat est le même partout : les chaînes d’épiceries ouvertes 24 heures sur 24, qui ont colonisé chaque coin de rue du Mexique,

sont à sec. « Même lors du tremblement de terre (de 7,1 sur l’échelle de Richter, qui a secoué la capitale en septembre 2017), on n’avait pas vu ça », s’étonne le caissier.

Une activité jugée « non-essentielle »

Depuis début avril, les usines des plus grands producteurs du pays, Grupo Modelo (détenu par le géant belge Anheuser-Busch InBev), qui fabrique la célèbre Corona, et Cuauhtémoc-Moctezuma (propriété de Heineken Mexico), sont à l'arrêt. Fin mars, le gouvernement a déclaré l’état « d’urgence sanitaire pour cause de force majeure » face à l’arrivée du coronavirus dans le pays, suspendant « toutes les activités non-essentielles ». Une liste qui a fait l’objet de négociations pied à pied dans chaque secteur, et dont l’industrie de la bière n’a pas réussi à s’extraire, à l’inverse du secteur vinicole et des alcools forts comme la tequila qui continuent leurs opérations.

Un mois et demi plus tard, le Mexique a soif. Les stocks existants de bière ont fondu comme neige au soleil dans un pays qui ne peut s’en passer : les Mexicains en consomment chaque année 72 litres par personne, soit plus de trois fois la moyenne française. Sirotée avec un mezcal, coupée au citron dans un verre glacé en terrasse ou servie dans des gobelets d’un litre mélangée avec tout un arsenal de sauces dégoulinantes dans les marchés du dimanche, la bière fait partie du quotidien des Mexicains. Craignant que confinement et alcool forment un cocktail explosif, plusieurs quartiers de Mexico et des États du pays ont d’ailleurs instauré la « ley seca », qui prohibe la consommation d’alcool, généralement du vendredi au dimanche.

Des frigos à bière vides dans la capitale du Mexique, Mexico.
Des frigos à bière vides dans la capitale du Mexique, Mexico. RFI/Alix Hardy

25% des exportations agroalimentaires du Mexique

Au-delà de la prédilection nationale, l’industrie mexicaine est la première exportatrice de bière au monde, desservant majoritairement les États-Unis, la Chine et le Royaume-Uni. Un marché qui représente 25% des exportations agroalimentaires du Mexique, rappelle la Chambre des brasseurs mexicains. « Paralyser un secteur de peu d’importance, pourquoi pas, mais on parle d’un producteur majeur ! » s’étrangle Cuauhtémoc Rivera, président de l’Alliance des Petits Commerçants (ANPEC), qui représente 85 000 échoppes sur les 1,2 million du pays.

Car de l’industrie de la bière mexicaine dépendent 650 000 emplois, directs et indirects. Si l’impact sur les exportations sera « extrêmement fort », s’est borné à indiquer Heineken, celui sur les tenanciers de quartier se fait déjà sentir, indique Rivera : « La bière est l’un de leurs principaux produits d’appel. Elle déclenche 40% de revenus supplémentaires. »

Un service de livraison de bière à domicile

À un pâté de maisons de l’épicerie, quelques canettes de bière blonde Victoria se terrent au fond du frigo d’une échoppe indépendante. « Ce sont les dernières », avertit le vendeur. Il en coûtera 60 pesos pièce (2,5 euros) à celui qui voudrait s’en emparer, soit deux fois le prix habituel. Car suivant la loi de l’offre et de la demande, les dernières bouteilles voient leurs prix s’envoler, et les solutions alternatives se multiplient. « On a tout simplement fait passer les bières des frigos légaux à ceux du marché noir, aux mains des spéculateurs », se lamente Cuauhtémoc Rivera, de l’ANPEC.

Pages Facebook et annonces sur les sites de commerce entre particuliers ont fleuri : pour ceux qui ont stocké préventivement quelques caisses du précieux breuvage, c’est le moment ou jamais de se faire connaître. Les cinq associés de Chela-Express, un service de livraison de bière à domicile né il y a deux semaines à peine dans la capitale, ont eu l’idée in extremis. En voyant les supermarchés s’assécher, Julio Castañeda, qui se rend régulièrement à la Central de Abastos – le Rungis mexicain – a l’idée début mai d’y acheter des cartons de bière pour les proposer à la revente.

Des « ventes exponentielles » de bière artisanale

D’abord à des amis, puis au grand public à travers un site web monté en quelques heures. « Le jeudi matin, j’achète un stock de bières. Le lendemain, j’y retourne avec une camionnette pour augmenter les réserves et elles avaient augmenté de 100 pesos. On a fini par lui acheter tout ce qui restait ! »Un autre fournisseur faisait monter les prix à chaque client dans la queue. Depuis, ils écoulent leur stock à des prix qui concurrencent les bières artisanales. « Cela reste moins cher que certains grossistes : des épiceries de la ville se fournissent chez nous pour revendre aux habitants », précise l’entrepreneur.

Une pénurie qui pourrait bien sauver les microbrasseurs, ces producteurs de bière artisanale destinée aux urbains aisés. Trop chers, trop marqués en goût et méconnus du grand public, ils risquaient la banqueroute mais ont vu leurs ventes remonter au fur et à mesure de la pénurie. Dans l’État de Chihuahua et malgré sa frontière avec les États-Unis (où de nombreux frontaliers vont désormais se fournir), l’association locale des brasseurs artisanaux parle de « ventes exponentielles ». À Mexico, la brasserie Colima a écoulé son stock destiné aux restaurants chez les particuliers. « Des brasseries plus petites, parfois situées au domicile du producteur, qui ont pu continuer leur production sous les radars malgré la suspension des activités », glisse un acteur du secteur.

« Les Meilleurs », une nouvelle bière dans les magasins

Le lobby des brasseurs industriels, lui, a affirmé qu’il serait « prêt à reprendre ses activités dès que possible » mais que « la santé primait avant tout ». La pénurie de bière dans le pays confirme que le secteur a respecté la suspension… à l’exception de la brasserie Constellation Brands, qui affirme avoir reçu l’accord des autorités pour faire tourner ses deux usines du nord du pays à un rythme réduit afin d’exporter Modelo et Corona vers les États-Unis, sans que les nationaux en voient la couleur. Un retour à la normale était espéré mi-mai, mais il a été rapidement repoussé à juin par des autorités sanitaires qui cherchent à guider le pays vers un déconfinement progressif alors que les chiffres de nouveaux cas de coronavirus continuent d’augmenter, indiquant que le pic de l’épidémie n’a pas encore été atteint.

La nouvelle bière apparue dans les rayons de Mexico, à moins de 2% d'alcool.
La nouvelle bière apparue dans les rayons de Mexico, à moins de 2% d'alcool. RFI/Alix Hardy

Ces derniers jours cependant, de la fumée blanche s’échappait à nouveau de l’usine Modelo située au coeur de la ville de Mexico, accompagnée d’une odeur caractéristique de houblon fermenté. Le porte-parole du groupe a évoqué « des activités de maintenance »; mais certains médias n’ont pas manqué de noter l’apparition dans les épiceries de la capitale d’une nouvelle canette noire de la marque de bière Victoria siglée « Les Meilleurs : Unis pour le Mexique ». Une « boisson à base de houblon à 1,8% d’alcool dont une partie des bénéfices sera reversée aux plus vulnérables », annonce l’emballage. Une façon astucieuse de contourner la loi, qui considère que les boissons sont alcoolisées à partir de 2%, alors que les boissons sans alcool restent une « activité essentielle » en temps de pandémie.

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