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Invité Afrique

Statues de colon: «La nature de ces symboles doit être dénoncée comme structure de domination»

Audio 04:50
Une statue de Léopold II recouverte de peinture rouge à Anvers, en Belgique, le 4 juin 2020.
Une statue de Léopold II recouverte de peinture rouge à Anvers, en Belgique, le 4 juin 2020. JONAS ROOSENS / BELGA / AFP

Faut-il enlever des places d’Europe et d’Afrique les statues de militaires ou de responsables politiques qui ont été les principaux acteurs de la colonisation ? Le débat s'est brusquement imposé depuis la mort de Georges Floyd aux États-Unis, avec une question centrale : la persistance du racisme dans certaines régions du monde ne serait-elle pas liée à un blocage de la mémoire coloniale ? Doudou Diene, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme, livre son analyse. Pour lui, le mouvement actuel est un mouvement de fond qui doit retenir toute l’attention des dirigeants.

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RFI : Comprenez-vous l’indignation de ceux qui protestent contre l’existence de statues représentant Léopold II (le roi des Belges qui a conquis le Congo), Faidherbe (le militaire qui a mené la conquête française du Sénégal) ou Gallieni (l’ancien gouverneur colonial de Madagascar) ?

Doudou Diène : Je le comprends totalement. Il est absolument fondamental et juste que la nature de ces symboles soit dénoncée comme structure de domination. Léopold II a décidé que le Congo était sa propriété personnelle et qu’on coupait les bras et jambes des Congolais qui ne travaillaient pas ou qui n’étaient pas assez productifs. Pour ce qui est de Faidherbe et Galliéni, leurs statues ont été élaborés après la destruction symbolique des masques, des tatas [enclos fortifiés] et des sites religieux, culturels des Africains dominés. Et après « l’invisibilisation » de figures historiques comme Samory Touré (résistant à la colonisation en Afrique de l’Ouest), leur effacement de l’histoire. Et donc, il s’agissait de vider le dominé de sa propre identité, mais également lui imposer des signes et des symboles dans les noms de rues, dans les statues et dans les commémorations. C’est cela qui est en train d’imploser, simplement parce que les populations dominées ont demandé à ce que l’histoire de ces statues soit débattue, posée.

Et du coup, faut-il déboulonner des statues ou changer des noms de rue ?

Déboulonner seulement les statues ne suffit pas. Il faut utiliser ces statues et ces noms de rue, éclairer ces statues et ces noms de rues, les mettre dans des livres d’histoire, etc. Troisièmement, poser démocratiquement la légitimité de ces statues et enfin, décider de ce qu’elles vont devenir.

Au-delà de cette question des monuments, comment peut-on arriver à une mémoire commune entre populations des anciens pays colonisateurs et colonisé ?

Il y a deux manières. Une, donner au historiens la liberté totale de documenter l’histoire de ce multiculturalisme et de ces dominations ; deuxièmement, donner la parole aux victimes qui sont porteuses aussi d’une mémoire, amener toutes ces connaissances dans l’enseignement, dans les livres d’histoire de l’école, etc. Et ce n’est pas un débat abstrait. Simplement, les communautés sont là. Elles demandent à ce que leur histoire, leur mémoire fassent partie de la mémoire nationale. C’est ça l’enjeu, faire partie de la mémoire nationale… une mémoire qui est nécessairement plurielle et qui comporte également sa face obscure.

À l’origine de ce débat mondial autour des questions de mémoire de l’esclavage et de la colonisation, il y a la mort d’un homme, George Floyd, étouffé par un policier aux États-Unis. Mais votre analyse, c’est que ce mouvement s’inscrit aussi dans les suites du confinement lié au coronavirus. De quelle manière ?

Concernant le confinement, son symbole le plus fort, c’est le silence. Le silence de rues, mais également le silence des personnes enfermées chez elles. Et avec maintenant la perception quotidienne à travers les médias d’une mort qui est là, je n’ai aucun doute que chacun de nous a vécu ce questionnement sur l’humain, la vie et la mort. C’est ce questionnement qui a débouché à la sortie du confinement à la vue de l’assassinat d’un homme à cause de la couleur de sa peau par les forces de l’appareil d’un État. Cela a littéralement activé cette conscience et cette conscience donc s’est traduite par la descente dans la rue d’hommes et de femmes, de toutes les ethnies, de tous les continents. Et donc, nous sommes dans cette phase d’accouchement. Et c’est cela que les dirigeants politiques ont le devoir de percevoir. Il ne faut pas insulter l’avenir et comprendre les processus en cours.
 
Est-ce que les pouvoirs publics des anciennes puissances coloniales ont, selon vous, la bonne approche dans ce débat sur la mémoire
 ?

Il y a une prise de conscience au niveau de certains dirigeants politiques et il y a en a d’autres aussi, quand même, qui littéralement ne se rendent pas compte du bouleversement profond, moral, historique et intellectuel qui est en train de se produire. Il n’y a aucun doute que nous sommes dans une phase de mutations, que les vieilles identités nationales basées sur la race, la culture et la religion sont en train d’être remises en question et que nous sommes dans une phase d’accouchement. Et cet accouchement va aller de l’avant de toute façon parce que les populations n’accepteront pas qu’on les enferme dans le silence et l’invisibilité. Si vous replacez dans ce contexte le discours de [Nicolas] Sarkozy sur le fait que les Africains ne sont pas rentrés dans l’histoire, avec ce qui vient d’être dit sur le fait que ces populations sont en train de faire du séparatisme, nous entrons dans un questionnement très grave de la responsabilité historique, éthique des dirigeants politiques pour accompagner les transformations et l’émergence de sociétés multiculturelles. Et savoir aussi que ce dont ils parlent, ce sont des populations qui sont là dans les territoires, mais aussi ce sont leurs partenaires en Afrique, en Asie, dans le monde arabe. Et ces partenaires-là sont en train d’écrire eux-mêmes cette histoire. Donc, il faut mieux écrire l’histoire ensemble en gardant à la fois ce qu’elle a de positive, mais également sa face obscure.

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