Accéder au contenu principal
Fréquence Asie

L’ascension de Kim Yo-jong, la sœur du président nord-coréen

Audio 03:30
Kim Yo-jong, sœur du leader nord-coréen Kim Jong-un, le 2 mars 2019.
Kim Yo-jong, sœur du leader nord-coréen Kim Jong-un, le 2 mars 2019. Jorge Silva/Pool Photo via AP

Le mois dernier, Kim Yo-jong faisait détruire le bureau de liaison de Kaesong entre les deux Corées. Au-delà de la simple provocation, ce geste montre surtout l’importance qu'a prise depuis quelques années, et encore plus depuis quelques mois, la sœur du président Kim Jong-un à l’intérieur et à l’extérieur de son pays. On va même jusqu’à parler d’elle pour succéder au dictateur nord-coréen.

Publicité

Vendredi 9 février 2018, les appareils photos crépitent autour d’une jeune femme souriante d’une trentaine d’années : Kim Yo-jong arrive en Corée du Sud. Le moment est historique, puisque c’est la première fois depuis la guerre de Corée (1950-1953) qu’un membre de la dynastie des Kim met les pieds au Sud du 38e parallèle, et plus précisément à Séoul depuis la conquête de la capitale en 1950 par les forces de Kim Il-sung, le grand-père de l’actuel président nord-coréen et de sa sœur.

La messagère

Cette fois, il n’est pas question de conflit, au contraire : Kim Yo-jong est venue assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang. Tout le monde a les yeux braqués sur elle. Et c’était bien l’intention de Kim Jong-un, qui n’était pas venu en personne pour des raisons politiques et de sécurité : « À l'époque, alors que les négociations avec la Corée du Sud et les États-Unis débutaient, la Corée du Nord souhaitait envoyer un message extrêmement fort à Séoul et au reste du monde », explique Antoine Bondaz, directeur du Programme Corée à la fondation pour la recherche stratégique : « L’envoi de Kim Yo-jong a été ce message du volontarisme de Kim Jong-un pour engager la communauté internationale et négocier avec elle, notamment avec les États-Unis ». 

À lire aussi : JO-2018 : visite réussie au Sud pour la «Première Soeur» de Corée du Nord

On verra ensuite Kim Yo-jong aux sommets de Singapour en 2018 et de Hanoï en 2019 avec les Américains, accompagnant son frère - pour qui elle est un atout certain, puisqu'il l’utilise comme une « caisse de résonance » de sa communication officielle à l’étranger : « Lorsque Kim Yo-jong s’exprime, ses propos sont largement relayés, que ce soit en Corée du Sud, aux États-Unis ou en Europe, et c’est quelque chose d’extrêmement intéressant pour le régime nord-coréen », analyse Antoine Bondaz. Le mois dernier, lorsque la sœur du président s’en est pris à l’envoi de tracts du sud de la péninsule vers le Nord et a fait détruire le bureau de liaison de Kaesong, si le responsable des relations intercoréennes en Corée du Sud s’était exprimé, « il n’aurait pas reçu l’écho qu’a reçu la communication de Kim Yo-jong ».

Par ailleurs, et c’est encore plus intéressant pour le président nord-coréen, lorsqu’elle fait passer des messages, elle n’engage ni son frère ni l’ensemble du gouvernement. Le président peut facilement revenir sur une décision annoncée comme ayant été prise par Kim Yo-jong sans que ne se pose de problème institutionnel, explique le chercheur, « puisqu’on relève là en quelques sortes d’une histoire de famille ». C’est un peu ce que Kim Jong-un a fait après la destruction du bureau de liaison ordonnée par sa sœur, lorsqu’il a annoncé qu’il suspendait « les plans d’action militaire contre le Sud ». Même chose dans ses négociations internationales : Kim Yo-jong peut facilement attaquer les États-Unis et laisser à son frère « le beau rôle, celui d’appeler par exemple à des concessions américaines et à une reprise du dialogue ». Ce rapport frère-sœur permet donc au régime d’avoir une certaine « flexibilité ».

À lire aussi : À Kaesong, la Corée du Nord détruit le bureau de liaison avec le Sud

Une fratrie soudée

Pour en arriver là, il faut évidemment que le président ait une parfaite confiance en sa sœur… « Ils sont proches et complices depuis leur tendre enfance », d’autant qu’ils ont été scolarisés ensemble en Suisse, rappelle l’historienne Juliette Morillot (co-autrice de Mijin, confession d’une catholique nord-coréenne) : « Je pense que Kim Yo-jong a un rôle politique de soutien auprès de son frère, qu’ils discutent beaucoup, que tout est concerté puisque c’est la seule personne en qui il a réellement confiance ». À en croire les dires d’un diplomate russe, leur père Kim Jong-il estimait que de ces deux enfants, c’était Kim Yo-jong « la plus rapide, la plus vive », rapporte Juliette Morillot, pour qui la jeune femme a effectivement la réputation d’être « très habile, très fine dans ses raisonnements ».

Kim Jong-il était lui aussi très proche de sa sœur, qu’il avait de la même manière mise en avant : Kim Kyong-hui était directrice du Département de l’industrie légère dans les années 1990-2000, lorsque la Corée du Nord a décidé de la développer après s’être concentrée sur l’industrie lourde. Une mise en avant uniquement à l’intérieur du pays donc, alors que Kim Yo-jong a également acquis depuis deux ans un rôle diplomatique de premier plan.

Une vie peu connue

Pour autant, on dispose de peu d’informations la concernant : elle serait née en 1988 ou 1989, et après ses études à Berne en Suisse avec son frère serait revenu à Pyongyang pour des études de physique à l’université Kim Il-sung. Ensuite, explique Juliette Morillot, « elle a pris peu à peu des postes de plus en plus importants au sein du régime », dirigeant le Département de l’agitation et de la propagande, prenant des fonctions au sein du Parti, « et aujourd’hui on voit que finalement, même si l’on ne connaît pas sa position officielle, elle est l’interlocutrice privilégiée du ministère de l’Unification sud-coréen ».

Selon la rumeur elle serait mariée avec le fils de Choe Ryong-hae, qui, souligne Antoine Bondaz, est en quelque sorte « le numéro 2 du régime : le vice-président de la Commission des affaires d’État, l’institution-clé pour prendre des décisions sur l’avenir du régime ». Pour le chercheur, « si ce mariage était confirmé, cela signalerait que Kim Yo-jong a non seulement une légitimité en quelque sorte dynastique, mais qu’elle a su aussi nouer des alliances avec des familles et des décideurs puissantes en Corée du Nord ».

L’héritière ?

De fait au début de la pandémie de Covid-19, lorsque le président nord-coréen n’apparaissait plus en public, une question était sur toutes les lèvres : la sœur pourrait-elle succéder au frère ? Ce qui est certain, c’est qu’on a commencé à la voir partout : tribune dans le Rodong Sinmun - l’organe du Parti, violence critique de la Corée du Sud, destruction du bureau de liaison de Kaesong… Pourquoi cette mise en avant ?

« La Corée du Nord traverse probablement aujourd’hui une période complexe », estime Juliette Morillot : comme elle partage son unique frontière avec la Chine, le pays d’origine du coronavirus, on a du mal à croire, comme Pyongyang l’affirme, que le pays n’a pas été touché par la pandémie. De plus pour éviter - ou freiner - la propagation du virus, la Corée du Nord a fermé totalement cette frontière à travers laquelle transite normalement 80% du commerce du pays. Bref, des problèmes économiques et sanitaires qui selon l’historienne ont « probablement entraîné une prise de conscience au sein du régime » : dans ces conditions déjà difficiles, il faut éviter une éventuelle vacance du pouvoir, qui pourrait être provoquée par une maladie de Kim Jong-un, de santé fragile - surpoids, problèmes cardiaques, sans parler du coronavirus...

À lire aussi : Disparition et réapparition de Kim Jong-un: retour sur un emballement médiatique

Ces dernières semaines il s’est donc agi de légitimer la sœur du président, « la seule dans les veines de laquelle coule le sang de la dynastie du Mont Paektu », rappelle Juliette Morillot. Ainsi la destruction du bureau de Kaesong « lui permet d’avoir une certaine légitimité vis-à-vis de l’armée », même chose vis-à-vis de la population avec l’éditorial qu’elle a signé en son nom, il y a un mois, dans le Rodong Sinmun (une première). Le chemin sera quand même plus difficile pour Kim Yo-jong, note l'historienne : elle est jeune et c’est une femme, qui plus est dans un pays confucéen, « mais elle a pour elle un atout que personne d’autre ne peut avoir en Corée du Nord : elle vient de cette lignée du Mont Paektu ». Pour autant, souligne Antoine Bondaz, il y a peu de chance que Kim Jong-un la présente dans les années à venir comme son successeur officiel : cela ne ferait qu’alimenter la « machine à fantasme » sur son état de santé...

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.