Grand reportage

Coronavirus, les Afro-Américains en première ligne

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Tests de dépistage organisés par la municipalité de Hyattsville.
Tests de dépistage organisés par la municipalité de Hyattsville. RFI/Anne Corpet

Aux États-Unis, la pandémie de Covid-19 affecte trois fois plus les Noirs que les Blancs et de manière plus grave : ils ont deux fois plus de chances d’en mourir. Une inégalité face à la maladie qui s’explique notamment par les disparités raciales qui ravagent la société américaine. Les Afro-Américains souffrent de manière disproportionnée des maladies chroniques qui les rendent plus vulnérables face au virus, exercent des métiers plus exposés et vivent dans des zones plus densément peuplées. Reportage dans le comté de Prince George dans le Maryland, une zone proche de la capitale fédérale particulièrement affectée.

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De notre correspondante à Washington,

À l’entrée d’un supermarché d’Upper Marlboro, un employé passe des lingettes désinfectantes sur les poignées des caddies. Depuis la mi-avril 2020, le port du masque est obligatoire pour entrer dans le magasin. « Quand la pandémie a commencé, ils n’avaient pas de gant, pas de masque, aucune procédure pour protéger les employés en première ligne », lâche Zénobia Shepherd. Sa fille, Leïlani Jordan, est morte à l’âge de 27 ans, victime du coronavirus. « Nous étions au courant des risques, et plus personne n’allait travailler, mais elle me disait qu’il fallait qu’elle aille donner un coup de main, raconte Zénobia qui poursuit : Elle avait bon cœur, elle était heureuse d’aider les clients âgés qui venaient au supermarché. Les poignées des frigos n’étaient pas désinfectées, mais elle aidait les clients à prendre ce dont ils avaient besoin. »

À la mort de Leïlani, la direction du supermarché où elle travaillait a envoyé à sa mère un chèque de vingt dollars et 63 cents, en solde de tout compte, sans même l’accompagner d’une lettre de condoléances. Aucun responsable du magasin n’est venu à l’enterrement. Mais, la direction a finalement pris des mesures pour protéger ses autres employés. « Depuis le décès de ma fille, dans chaque supermarché du comté, on voit les écrans en plexiglas, les masques, les gants. Le désinfectant passé sur les comptoirs. Cela n’était pas le cas avant. Elle n’est pas morte en vain », soupire sa mère. La mort de Leïlani a suscité une vague d’émotion dans l’État, et a contribué à faire bouger les autorités du Maryland pour qu’elles contribuent à garantir la protection de ce comté peuplé majoritairement d’Afro-Américains. « Nous avons eu l’impression d’être négligés, de faire face à une certaine discrimination », déclare la sénatrice afro-américaine Joanne Benson, élue au Parlement de l’État.

Zenobia Shepherd mère d'une victime du coronavirus.
Zenobia Shepherd mère d'une victime du coronavirus. RFI/Anne Corpet

« On voyait les chiffres des infections grimper à Prince George, et tout le monde se plaignait du manque de ressources pour faire face à ce problème. Dans le même temps, en discutant avec les responsables d’autres comtés dans l’État, on s’est aperçu qu’eux recevaient ce qu’ils réclamaient. Les ressources allaient ailleurs et la priorité n’était pas le comté de Prince George », observe-t-elle. La sénatrice a écrit au gouverneur, qui a également reçu de multiples appels des habitants du comté, et le matériel de protection espéré est finalement arrivé. Les tests de dépistage gratuits sont désormais accessibles un peu partout dans le comté, mais Prince George a toujours le plus haut taux de contamination du Maryland.

Une distanciation sociale difficile

Selon le centre fédéral de contrôle et de prévention des maladies, les Afro-Américains victimes du Covid-19 ont un taux d’hospitalisationcinq fois plus élevé que les Blancs. Et ils représentent plus de 30 % des décès, alors qu’ils forment 13% de la population. De multiples facteurs expliquent ces disparités. « Dans cette partie du comté, il y a beaucoup de foyers où plusieurs familles cohabitent et où les gens sont dans l’incapacité de respecter les distances sociales. Beaucoup travaillent dans la capitale fédérale et utilisent les transports publics chaque jour, ce qui multiple les risques », constate Retanol Bagley, qui organise le dépistage devant l’église baptiste d’Hyattville. Et d'ajouter : « Quand quelqu’un est testé positif, dans la plupart des cas, les autres membres de sa famille ont aussi été exposés. » Au volant de sa voiture, Matt Carl, employé municipal, patiente avant de se faire tester. Comme beaucoup d’habitants du comté, il a été en contact direct avec la maladie. « Ma voisine qui était une jeune quadragénaire est morte le 1er mai, tuée par le Covid. Cela m’a fait un choc », raconte-t-il.

Dans le véhicule qui précède, Lylia Jakson, retraitée, ne cache pas son angoisse « Je ne veux pas l’attraper, je ne veux pas être malade, je ne veux pas mourir. C’est l’une des pires choses que j’ai traversée ! C’est vraiment inquiétant cela fait peur, vraiment peur… », lâche-t-elle. Au Doctor’s community Hospital de Lanham, des tentes ont été dressées pour faire face à un éventuel nouveau pic de la pandémie. En attendant, les infections sont en déclin. « Pour la première fois depuis début avril, notre unité de soins intensifs ne déborde pas », sourit Michael Cooper qui dirige l’équipe d’infirmiers de ce service.

Michael Cooper, chef infirmier au Doctor's community hospital de Lanham.
Michael Cooper, chef infirmier au Doctor's community hospital de Lanham. RFI/Anne Corpet

« Au pic de l’épidémie, nous avons dû réquisitionner un étage supplémentaire pour accueillir les patients. Cela n’a pas été facile d’installer les appareils nécessaires, d’équiper d‘autres lits. Quelques membres du personnel ont été infectés, certains ont eu peur au début, et nous avons dû recruter des infirmières pour faire face à l’afflux de patients », raconte l’infirmier qui se félicite : « Nous avons relevé tous les défis, et si une seconde vague survient, nous serons prêts à y faire face ». Au plus fort de la pandémie, le Docteur Joseph Wright dirigeait le Capital Region Health, l’entité qui supervise trois hôpitaux du comté. « Les malades du comté étaient plus gravement atteints qu’ailleurs : 40% de ceux qui ont été admis dans nos hôpitaux sont passés par des services de réanimation. » Et il explique :« Il y a dans ce comté une large communauté de couleur avec une forte proportion de maladies chroniques, ce qui les rend plus vulnérables au coronavirus ».

Disparités dans l’accès aux soins

Stephen B Thomas dirige le Center for Health Equity du Maryland, où il étudie les disparités raciales dans le domaine de la santé. Le professeur confirme la prévalence de diabète, de maladies cardiaques, et de certains cancers chez les Afro-Américains. « Vivre dans une société où sévit le racisme suscite une forte dose de stress. Ce stress, qui provoque des réactions biologiques, ne disparait jamais. Même si vous êtes diplômé d’une université, même si vous avez du succès économique, si vous êtes Noir aux États-Unis, vous portez le fardeau d’une histoire raciste. Cela pèse fortement sur vos organes et crée des maladies chroniques prématurées, qui apparaissent bien plus tôt que chez les Blancs. Ces maladies rendent notre communauté très fragile face au Covid-19 »,souligne-t-il.

Stephen B. Thomas directeur du Center for health equity.
Stephen B. Thomas directeur du Center for health equity. RFI/Anne Corpet

À cette vulnérabilité, s’ajoute le fait que de nombreux Afro-Américains sont démunis d’assurance, et méfiants vis-à-vis d’un système de santé qui reste discriminant. « Les gens ne font pas confiance aux médecins à cause d’histoires entendues dans leurs familles, par le bouche à oreille, comme cette étude menée pendant quarante ans à Tuskegee dans l’Alabama, où les services de santé américains ont observé l’évolution de la syphilis chez plus de 400 hommes noirs. Ils ne les ont pas soignés. Ils les ont observés de 1932 à 1972 », explique le professeur. Si Tuskegee est l’exemple le plus connu, bien d’autres dérives de la médecine ont jalonné l’histoire des Afro-Américains. De nombreuses procédures utilisées en gynécologie proviennent de recherches effectuées sur des femmes esclaves, parfois sans anesthésie.

Plus récemment, la championne de tennis Serena Williams a raconté avoir été ignorée par les médecins lorsqu’elle s’est plainte de symptômes après son accouchement. Elle avait une embolie pulmonaire et a pu être sauvée de justesse après avoir insisté pour obtenir un scanner.« Ces histoires sont inscrites dans la mémoire des communautés. Et je pense qu’on doit reconnaitre que cette méfiance n’est pas irrationnelle. Cette méfiance est une protection », conclut Stephen B Thomas. Aux États-Unis, les femmes noires ont douze fois plus de chances de mourir en couches ou de complication pendant la grossesse que les femmes blanches.

Pour tenter de restaurer la confiance de sa communauté dans le corps médical, le professeur Stephen B Thomas a lancé le programme HAIR : il fait venir des médecins chez le coiffeur, où ils proposent toutes sortes d’examens aux clients. Fred Spyr a accueilli l’expérience dans son magasin. À cause de l’épidémie, il reçoit désormais ses clients dans son garage qu’il a réaménagé à cet effet. « Notre relation aux gens est beaucoup plus proche que celle des médecins avec leurs patients. Ici on devient amis, c’est comme une famille », assure le coiffeur.

Fred Spyr participe à la prévention du Covid-19. Ici avec son client Ronald Echield.
Fred Spyr participe à la prévention du Covid-19. Ici avec son client Ronald Echield. RFI/Anne Corpet

Sur son fauteuil tandis qu’il se fait couper les cheveux, Ronald Echield approuve : « Je fais plus confiance à Fred qu’à n’importe qui. Et c’est dans son salon de coiffure qu’un médecin m’a prescrit des médicaments, m’a indiqué un régime pour contrôler mon diabète et ma pression sanguine. Grâce à Fred, je suis un homme neuf ! » Le programme a provisoirement été interrompu pendant la pandémie, mais Fred continue de prendre son rôle très à cœur. « Beaucoup de gens pensaient que le Covid était une conspiration. Ils n’y croyaient pas, ils disaient que cela ne tuait pas les hommes noirs. Mais moi, je peux leur dire que c’est réel,  que j’ai des amis qui ont perdu leur mère, leur père. Quand les gens m’entendent raconter ce genre d’histoire, ils réalisent que c’est vraiment contagieux. Je suis là pour leur dire que c’est un danger réel et qu’ils doivent se protéger. »

La crise économique frappe les Noirs de plein fouet

Plus d’une centaine de voitures sont garées le longde la route qui débouche sur le parking de l’église adventiste de Hyattsville, où se déroule chaque mercredi une distribution de colis alimentaires. « Je suis arrivée à sept heures. Plus personne ne travaille dans ma famille. Nous n’avons plus de revenus, cela me tient éveillée toute la nuit, mais que peut-on y faire ? Tout est entre les mains de Dieu », soupire Eva Wilson au volant de son véhicule. En plus d’être frappée par la maladie, la communauté afro-américaine du comté de Prince George subit de plein fouet la crise économique. « Il y a de plus en plus de monde chaque semaine. Ce sont des gens qui ont perdu leur emploi ou qui ne peuvent pas faire leurs courses, parce qu’ils ont des malades chez eux. Ils viennent de plus en plus tôt chaque semaine. On distribue de la nourriture depuis la mi-mai et je ne pense pas que cela va s’améliorer, surtout si le taux d’infection recommence à augmenter », s’inquiète Sherry Everhead, qui supervise la distribution. Dans un immense entrepôt dépendant de son église baptiste de Landover, le pasteur Cyntia Terry nous montre des piles de nourriture, de couches, de produits de première nécessité. Et confirme : la crise suscitée par le coronavirus ne fait que s’aggraver. « En février, nous avons distribué 14 009 colis. En mars, nous sommes restés fermés en raison du confinement, et depuis notre réouverture, cela a augmenté de manière exponentielle. En mai, nous avons livré 36 009 colis », relève-t-elle en consultant ses registres.

Distribtution de nourriture à Hyattsville.
Distribtution de nourriture à Hyattsville. RFI/Anne Corpet

Beaucoup de commerces tenus par des Noirs n’emploient pas assez de salariés pour obtenir les prêts accordés par le gouvernement dans le cadre de la crise, et sont menacés. 43% des Afro-Américains occupent des postes dans l’industrie ou les services à travers le pays : des tâches qui, dans la majorité des cas, ne peuvent être accomplies en télétravail. « Les Noirs sont employés dans des secteurs qui sont plus exposés à la maladie », confirme Greg Allen, un jeune barman licencié mi-mars, « Ma mère travaille à la poste et a été exposée au virus, ma tante travaille dans un hôpital et n’avait pas le matériel de protection suffisant au début de la pandémie, le personnel des maisons de retraite est à majorité afro-américain. Ma copine a perdu quelqu’un de sa famille aujourd’hui à cause du Covid-19. C’est très triste et très désarmant. »

Depuis la fin du mois de mai et la mort de George Floyd, asphyxié par un policier blanc à Minneapolis, l’ampleur des disparités raciales qui affectent les États-Unis fait régulièrement la Une des médias américains.  « Il y a une prise de conscience des inégalités structurelles et historiques qui affectent notre communauté, et c’est positif », souligne le professeur Joseph Wright. « Pour nous, ce n’est pas une surprise, mais les Américains blancs sont frappés par l’ampleur de l’impact que ces inégalités ont eu pendant la pandémie ».

Stephen B Thomas, qui se souvient avoir vu des fontaines réservées aux Blancs dans le sud du pays pendant son enfance, voit matière à espérer dans le mouvement de protestation qui a saisi le pays. « Les Noirs se lèvent et disent cela suffit ! C’est comme un feu de forêt qui a pris sur l’herbe sèche du racisme. Nous savons que nous ne pouvons pas revenir en arrière », assure le professeur avant de conclure : « Vous avez vu tous ces Blancs qui marchent à côté des Noirs ? J’ai vu un jeune blanc porter une pancarte sur laquelle on pouvait lire "Black Power" avec un poing fermé ! C’est incroyable ! Je pense que c’est une bonne chose. Le rêve américain doit être un rêve pour tout le monde, il ne peut pas être réservé à quelques-uns ».

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